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Le Perpétuel malentendu

Référence : MEL_0005
Date : 15/11/1933

Éditeur : 1933
Source : 1re année, n°6, p.1 et 16
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Perpétuel malentendu

Ernst R. Curtius, dès la première ligne de son Balzac, cite ce mot qu’il a trouvé dans Ferragus: “Qui peut se flatter d’être jamais compris? Nous mourrons tous inconnus.” Ce serait un jeu que de découvrir cette affirmation chez tous les écrivains: poètes, moralistes ou romanciers; il n’en est aucun qui n’ait rendu le même témoignage.
Pourtant, c’est leur métier que de se livrer. Si un homme qui, directement ou sous des visages empruntés, s’est peint lui-même en trente volumes, affirme que personne au monde ne le connaît, nous pouvons le croire sur parole: c’est qu’en effet nous sommes inconnaissables.
Articles ou lettres privées, tout ce qui devrait donner à l’écrivain le sentiment que d’innombrables liens le rattachent à ses lecteurs inconnus, le convainc au contraire que son être véritable n’est en jeu ni dans les louages dont on le comble, ni dans les attaques qu’il suit. Ce n’est pas de lui qu’il s’agit: ses admirateurs, surtout les jeunes gens, cherchent à la fois dans ses livres leur ressemblance et leur justification; et c’est pourquoi il suffit qu’un geste, qu’une parole publiques dérangent l’idée qu’ils se faisaient de lui, pour les persuader que leur aîné les abandonne ou les trahit. Eternel “désert de l’amour” qui unit à la fois et qui sépare les êtres faits pour s’aimer.
De ce point de vue, l’approche de l’immortalité académique ne va pas sans tristesse. Non que nous nous sentions le moins du monde devenir dieu; mais nous comprenons aujourd’hui combien nous avions tort de hausser les épaules lorsque de bonnes âmes nous avertissaient: “Vous allez voir comme “ça” va vous changer. Mais oui! mais oui!” Et sans doute, on ne change pas. Comment ce qu’on appelle les honneurs pourraient-ils influer sur la profonde vie d’un homme? Mais c’est la vision que les autres ont de vous qui change. On se transforme, on devient un autre à leurs yeux. Tel qui vous écrivait “Cher ami”, use aujourd’hui du “Cher Monsieur et Ami”. Je lis sur la dédicace d’un livre, à la suite de mon nom, cette restriction: “…s’il s’intéresse encore à la jeunesse”. Enfin, une jeune revue m’adresse un adieu, suivi, il est vrai, d’un point d’interrogation qui me laisse une lueur d’espérance.
Exemple frappant de ces malentendus entre un écrivain et ses jeunes lecteurs qu’aucun contact personnel ne permet de dissiper. De ce qui mes personnages les plus misérables appartiennent tous à la bourgeoisie moyenne, ces garçons en avaient conclu que je condamnais ma classe et que, plus ou moins consciemment, je frayais la route à la révolution sociale.
Or je n’ai jamais eu d’autre souci que de peindre des hommes et des femmes tels qu’ils me sont apparus dans le milieu où je suis né.
S’il existe une vérité à laquelle j’ai toujours cru, c’est qu’aucune classe n’a le privilège de la vertu, ni d’ailleurs de la pourriture. Au vrai, ceux qui dénoncent avec horreur la pourriture bourgeoise, nous doutons qu’ils puissent croire sincèrement à ce monopole de la classe moyenne. Hélas! les barrières sociales n’ont rien à voir avec la corruption de la nature: c’est dans le mal que le communisme d’abord se manifeste. En dépit des inégalités de caste qui frappent à la surface, une nappe souterraine d’égoïsme et de férocité alimente impartialement toute la race des hommes.
Né d’un peuple d’ouvrier ou paysan, ou dans la plus haute aristocratie, j’y eusse retrouvé, avec des différences qui n’auraient pas touché à l’essentiel, tous mes héros, toutes mes héroïnes; et je ne les eusse pas moins chéris.
Car le malentendu se poursuit jusque-là; certains de mes jeunes lecteurs, parce qu’ils les haïssaient eux-mêmes, ont cru que je haïssais mes personnages bourgeois. Il faut bien les détromper! Le véritable ami des hommes n’est pas celui qui sent le besoin d’embellir l’humanité pour atteindre à l’aimer: celui-là, s’il occupe le pouvoir, en arrive à couper la tête de tous ceux qui dérangent l’idée qu’il se fait de l’homme idéal. Le véritable amour est lucide; il regarde la créature dans sa plus grande misère et lui dit: “Telle que te voilà, je t’aime.”
C’est de cette sorte d’amour que le Fils de l’homme nous a aimés. Il dit à Pascal: “Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.” Mais il ajoute aussitôt: “Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures.”
Apprenons à ne pas croire à une pourriture de classe, à une vertu de classe. Existe-t-il une sainteté de classe?
Sur un point précis cependant je serais tenté sinon de rendre les armes à mes jeunes lecteurs, du moins de leur donner en partie raison. Parmi la trentaine d’articles que j’ai publiés, cette année, quatre ou cinq touchaient à la politique. Je ne les renie pas, non plus que ceux où je m’en suis pris au fisc. Car il ne sert à rien de m’opposer, comme vous le faites, qu’un romancier “à succès” est moins à plaindre qu’un chômeur. Certes, nous nous en doutions, et l’argument n’est-il pas peu bas? Le romancier aurait, d’ailleurs, beau jeu à répondre qu’il existe justement un rapport direct entre le chômage et cette fiscalité exténuante. Il préfère ne pas ouvrir ce débat; il lui convient même d’oublier certaines gentillesses un peu lourdes que ces jeunes gens prodiguent à un aîné (auquel ils prétendent, d’ailleurs, avoir de grandes obligations) pour tomber d’accord avec eux sur un point important.
L’un d’eux me rappelle ce jugement de Ramon Fernandez “que je ne peux plus écrire, dès que je ne participe plus de tout mon être à ce que j’écris…” Or, il est vrai qu’en politique, j’ai de la peine à m’engager à fond: ce n’est pas timidité, mais scrupule. Aux inquiétudes les plus vives touchant le destin de la patrie se mêlent peut-être des réactions intéressées. Son hygiène interdisait à Renan de souhaiter que l’on réformât avant sa mort les Institutions du Pays. J’ai toujours peur qu’il n’y ait de ce calcul dans le premier mouvement qui m’entraîne. Les calculs de l’adversaire nous apparaissent toujours en clair; pourquoi ils misent tous à gauche, un enfant le dirait. En revanche l’instinct de “conservation”, dans tous les sens du mot, mène, souvent à leur insu, les hommes nantis. J’accorde à mes jeunes contradicteurs que si j’ai, en politique, des opinions, de vives préférences, je n’ai de certitude qu’en métaphysique. Là, seulement, je puis participer de tout mon être à ce que j’écris. Qu’est-ce qui m’intéresserait à fond, hors les divers mouvements de la nature et de la grâce?
Mais rien, fût-ce l’approche de l’immortalité, rien n’autorise un écrivain à parler de soi avec aussi peu de vergogne. Qu’on me le pardonne en faveur des jeunes gens auxquels je m’adresse et dont quelques-uns peuvent bien me dire adieu: ils ne sauraient me défendre de les suivre des yeux et du cœur –non, parfois, sans irritation ni inquiétude!– tout de même avec une grande espérance.

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François MAURIAC, “Le Perpétuel malentendu,” Mauriac en ligne, consulté le 25 mai 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/5.