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Un livre de Robert de Traz
“La Puritaine et l’Amour”

Référence : MEL_0485
Date : 01/06/1928

Éditeur : Les Annales
Source : n°2311, p.516
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
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Un livre de Robert de Traz
“La Puritaine et l’Amour”

Une grande œuvre n'est jamais complètement méconnue. Un beau livre porte la vie en soi: il se défend de lui-même contre la mort. Mais cette lutte est souvent longue et pénible, et l'écrivain risque de ne pas assister à son triomphe. Nous connaissons plusieurs romans, écrits depuis la guerre, qui détiennent cette flamme vivante et que pourtant le grand public n'a pas accueillis: ils subsistent par leurs propres forces, sans le secours de la grande presse ni de la foule des lecteurs. Quelques admirateurs fervents les soutiennent au-dessus de l'oubli. Nous les voyons s'effacer, puis soudain reparaître. Ils sont d'autant plus aimés que ceux qui les aiment sont moins nombreux. Un Homme Heureux, de Jean Schlumberger, connaît ainsi une gloire restreinte, toute en profondeur; et nous savons que ce livre est du petit nombre de ceux qui vaincront le temps. Je songe aussi à Aimée, de Jacques Rivière.
J'en dirai autant de La Puritaine et l'Amour, de Robert de Traz. Ce roman, publié à Genève, en pleine guerre, dans les pires conditions, vient de nous être rendu par Bernard Grasset. Il aurait suffi à établir la réputation de son auteur (si Robert de Traz n'avait occupé déjà une position européenne) dans une époque moins pressée, moins encombrée, moins soumise aux modes et aux tics littéraires. La Puritaine et l'Amour ne porte pas la marque de 1917. Ce livre aurait pu être écrit il y a cinquante ans: il étudie un conflit éternel. Mais son originalité est profonde. La puritaine de M. Robert de Traz n'est pas, comme on pourrait croire d'abord, en conflit avec son milieu. Clarisse Damien, héritière de l'illustre dynastie genevoise des Bourgueil, suprême fleur d'une lignée calviniste, ne ressemble en rien à une Bovary de haut vol que sa passion met en conflit avec les lois divines et humaines. Ce n'est pas une révoltée. Non seulement elle est fière d'être née Bourgueil; non seulement elle admire son mari; mais elle s'enorgueillit aussi de sa vie morale, du prestige dont elle jouit même parmi ses pairs: elle donne le ton, elle juge, elle se sait irréprochable, elle n'imagine pas qu'elle puisse un jour faillir. L'admirable de ce livre, c'est l'envahissement par la passion d'un cœur sans défiance et qui n'en reconnaît même pas les signes. Le lecteur, dès que le petit Laurent Fabre-Gilles a pénétré dans le salon de Clarisse, s'aperçoit que la jeune femme est atteinte; et c'est l'art du romancier de nous montrer, dans les moindres démarches de cette austère et hautaine personne, la progression d'un ravage dont elle n'a pas a moindre conscience. Elle ressemble à ces grands malades qui continuent leur vie de chaque jour et qui n'attachent pas d'importance à leurs malaises profonds. Elle est pourtant intelligente, et accoutumée à la réflexion, à l'analyse de soi. Mais il existe entre la passion que lui inspire un adolescent et l'idée qu’elle se fait d'elle-même, de sa personnalité sociale, de son âme religieuse, un abîme que son immense orgueil l'empêche de franchir.
D'ailleurs, la puritaine peut, durant quelque temps, se tromper elle-même: la religion nous incite à nous intéresser à l'âme d'autrui. C'est de la santé physique et morale du petit Fabre-Gilles que Clarisse s'inquiète. On lui a recommandé cet enfant; elle accomplit son devoir en s'occupant de lui. Ce devoir lui est amer et doux; tout ce qui autrefois occupait son activité la rebute: ses œuvres, ses pauvres, ses comités ne lui sont plus rien. Dans la lueur de son jeune amour, que tout cela paraît factice! Et un jour, elle se trouve face à face avec le désir. Elle découvre cet ennemi; elle ne peut pas ne pas le voir; ce germe d'abord invisible s'est développé en elle, s'est fortifié de son aveuglement. Elle prend peur, cherche du secours: sa mère, l'illustre Bourgueil son père, un pasteur qu'elle admire. Mais, chez tous, elle se heurte à la Clarisse qu'elle croyait être elle-même il y a peu de jours; qu'elle n'est plus, si elle la fut jamais. Elle sent la tragique impossibilité de substituer en eux à cette fausse image d'elle-même la femme dévorée, la femme perdue d'avance, qu'elle est devenue, qu'elle a peut-être toujours été. Le roman de Robert de Traz soulève ainsi tout le problème de la personnalité et éclaire le conflit entre l'être que nous sommes pour nous-mêmes et celui que nous manifestons aux yeux des autres.
Clarisse ne tombe pas tout de suite: c'est l'art admirable de Robert de Traz (qui n'est pas, comme tant d'autres, un romancier pressé, inquiet de ne pas ennuyer son public), c'est son art admirable de nous montrer cette femme protégée par sa situation sociale, par sa famille puissante, par ses principes religieux, livrée à une bête cachée contre laquelle elle ne peut rien: nous sommes sûrs qu'elle va être dévorée. Qu'importent les défenses extérieures? L'ennemi est au dedans d'elle-même; il est dans la place; elle est rongée à l'intérieur; il faudrait Dieu. Dieu seul pourrait pénétrer jusqu'au lieu secret où réside le mal: elle est pieuse, ou plutôt religieuse; mais elle est seule: c'est une protestante; il faudrait qu'elle se sauvât sans aucune aide... Que peut une femme seule contre un tel amour? Et voici que son mari invite Laurent Fabre-Gilles à la campagne, –cette même campagne qu'elle avait visitée avec Laurent à la fin de l'hiver et où elle n'avait pu se défendre de baiser son visage endormi. Ils sortent, un soir: son mari est entre eux; ils suivent une allée qui passe sous une longue et antique charmille:
“... Ils pénétrèrent sous la voûte de feuillage et se trouvèrent dissimulés par l'ombre. Toutefois, Laurent ne fit aucun mouvement vers sa voisine. Clarisse se crut soulagée. Comment, d'ailleurs, aurait-il osé un acte aussi inconsidéré que de porter la main sur elle! Déjà ils apercevaient l'issue de la charmille. Ils allaient quitter l'obscurité du sous-bois, échapper à l'équivoque. Encore quelques pas... Et Clarisse se dit qu'à ses côtés, tout près, marchait et respirait l'être qui était unique à ses yeux, mais qu'au bout de cette allée, elle le perdrait. Alors, ce fut elle qui avança la main pour saisir celle de Laurent. Et tout de suite les doigts du jeune homme s'agrippèrent aux siens comme pour la faire prisonnière. Elle pensa défaillir: un brusque contact venait de s'établir entre le sentiment qu'elle étouffait au dedans d'elle-même, sous les scrupules et les prétextes, et l'être qu'elle avait cru indifférent.”
La jeune femme sombre dans l'abîme délicieux, –folle jusqu'à courir à un rendez-vous, pendant que son frère agonise. Mais le jeune amant quittera Genève. La famille, les nécessités sociales sont plus fortes qu'aucun amour: elles maintiennent Clarisse, l'encadrent, la figent dans une attitude austère et puritaine. Telle est la force de la gangue sociale que rien n'a pu trahir à la surface de cet être la tempête qui le déchirait dans ses profondeurs.
Dans l'œuvre déjà si riche de Robert de Traz, La Puritaine et l'Amour m'apparaît, jusqu'à présent, comme la pièce maîtresse: c'est un beau et grand livre qui n'a peut-être pas fini de lutter contre l'indifférence ou contre les partis pris de la mode, mais l'un des très rares, dans la littérature d'après guerre, dont nous sommes sûrs qu'ils dureront.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Un livre de Robert de Traz “La Puritaine et l’Amour” ,” Mauriac en ligne, consulté le 13 décembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/485.