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Une lettre de M. Mauriac

Référence : MEL_0483
Date : 24/01/1935

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 51e année, n°20187, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Une lettre de M. Mauriac

Paris, 21 janvier 1935

Monsieur le Directeur,
Je lis avec étonnement, dans la dernière chronique de votre collaborateur M. Louis Gillet, ces lignes qui me concernent: “Vous dites, mon cher Mauriac, que l’homme est un animal affreux, que sa méchanceté fait horreur et que d’ailleurs si on veut être vrai, il n’y a pas autre chose à peindre que ses vices…”
Où et quand ai-je tenu ces propos stupides? Question sans intérêt pour les lecteurs de L’Echo de Paris, et je me ferais scrupule de retenir leur attention sur un sujet aussi mince. Mais au moment où paraît mon nouveau livre La fin de la nuit, il faut pourtant que je proteste.
M. Gillet n’a sans doute pas lu l’article à propos duquel il me prête une telle opinion, car le débat avec les Tharaud portait sur un tout autre sujet. En revanche, il connaît mon œuvre et me l’a prouvé dans une belle étude. Il sait donc que si je me suis souvent attaché à peindre des êtres méchants, criminels ou déchus, ce fut toujours pour retrouver, au delà des plus tristes apparences, la filiation divine, la ressemblance avec Dieu. Il est facile d’admirer la simple vertu, l’héroïsme qui éclate aux regards; et pourquoi l’auteur du Mystère Frontenac y serait-il moins sensible que M. Gillet? Non, toutes les familles ne ressemblent pas à des nœuds de vipères; toutes ne ressemblent pas non plus à des nids de colombes; mais pour un romancier ce qui apparaît ne compte guère auprès de ce qui se cache: ni les grands mots, ni les beaux gestes, ni d’ailleurs les actions viles ne sont toujours révélateurs de ce que vaut réellement une âme.
En tout cas, celui-là seul aime vraiment l’humanité qui la chérit aussi dans sa plus grande misère. Et mon confrère Henry Bordeaux ne me désavouera pas, lui qui ayant rencontré en même temps que moi, aux assises, il y a quelques années, une sœur vivante de Thérèse Desqueyroux, lui témoigna la plus efficace charité, parce que, dans la criminelle de droit commun il avait su découvrir une créature de Dieu. Et hier encore n’assurait-il pas à cette très misérable enfant, Violette Nozière, le bénéfice de la plaidoirie dont elle était frustrée?
Mais à chaque romancier sa vocation: si la mienne est de prendre les êtres quand ils sont au plus bas je crois avoir le droit d’inscrire, sous le portrait d’une Thérèse Desqueyroux les deux mots de Pascal: “Grandeur de l’âme humaine.”
Non, l’homme n’est pas un animal affreux. Il n’y a d’affreux en lui que la complaisance, que la satisfaction, que cette obstination à ne pas se voir tel qu’il est, que cet art dont parle Claude: “de vivre avec tous ses péchés, qui sont comme s’ils n’étaient pas du moment où nous les tenons cachés…”
Je m’excuse, Monsieur le Directeur, de cette trop longue lettre. Les critiques font leur métier en jugeant nos ouvrages. Je souhaiterais même qu’ils le fissent avec plus de sévérité, et plus de rigueur. Nous n’avons pas besoin de leurs flatteries. Mais ce qui est intolérable, c’est qu’un critique entretienne sciemment les malentendus au milieu desquels nous nous débattons.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments les plus dévoués.

François Mauriac

*

Mon cher Directeur,
M. Mauriac est mon ami. Je l’admire depuis longtemps. Je croyais lui en avoir donné plus d’une preuve. Je pense qu’il aurait pu y regarder à deux fois (je laisse de coté “propos stupides”) avant de me soupçonner d’avoir voulu lui nuire et de défigurer “sciemment” son œuvre et sa pensée. Mon âme n’est pas si noire.
Veuillez agréer, mon cher Directeur, mes sentiments respectueux.

Louis Gillet

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François MAURIAC, “Une lettre de M. Mauriac,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/483.