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Le Mal de jeunesse

Référence : MEL_0482
Date : 28/04/1934

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 50e année, n°19916, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Mal de jeunesse

S’il n’est rien de moins nouveau sous le soleil que cette manie qu’ont les femmes de se peindre, elles ne le firent jamais avec plus d’indiscrétion qu’aujourd’hui. Voilà beau temps qu’elles ont renoncé au “soupçon” de rouge: jusqu’à ces dernières années, elles recouvraient leur visage d’une couche tellement épaisse que nous aurions pu, de l’ongle, y tracer des lettres, y dessiner un cœur. Elles se peignaient sans tenir compte de l’éclairage et montraient, en plein jour, comme pour braver les feux de la rampe, des lèvres sanglantes et des joues couleur d’hortensia. Mais maintenant, il s’agit bien de peinture! Depuis qu’elles recomposent leur figure de fond en comble, qu’elles suppriment leurs sourcils ou les transportent ailleurs, qu’elles font des plantations de cils, les hommes ne reconnaissent plus leur antique parte[naire].
Peut-être l’agitation du monde vient–elle de ce que son sort est lié à celui du nez de Cléopâtre, et que le nez de Cléopâtre n’est plus immuable depuis qu’il obéit aux lois des instituts de beauté. Lois partout obéies, au point que ces belles personnes dont un trait de crayon remonté vers les tempes, remplace les sourcils épilés, avec leur “bibi” Second Empire posé de traviole sur le sommet du crâne, ressemblent toutes à des Méphistophélès femelles.
Mais quand on considère ces beautés triomphantes, “coiffées à mille boucles” comme était Mme de Montespan, lorsqu’on mesure le temps indispensable à l’artiste capillaire pour parachever un tel chef-d’œuvre, enfin quand on fait l’inventaire des grands travaux dont leur visage a été le théâtre et qu’on s’émerveille de leurs ongles teints, pareils à des pétales de roses rouges ou à des coléoptères couleur de feu, on se demande comment ces étonnantes créatures ont trouvé le loisir de mener à bien une telle entreprise; et le moraliste se félicite de ce que les femmes d’aujourd’hui ne doivent point volontiers exposer le résultat d’un tel effort aux désordres de l’amour ni aux violences des passions. Au vrai, longtemps après les interminables séances qu’exigent tous ces miracles de la beauté, elles conservent partout ce regard vide et cet air d’hébétude que l’on observe chez les plus grands génies lorsqu’ils livrent leur tête aux mains d’un coiffeur.
Les cheveux, les ongles, passe encore! Mais mettre son visage à l’ordonnance, toucher au nez, aux joues, recommencer l’œuvre de Dieu, peut-être est-ce pire qu’une erreur: un sacrilège. Une dame qui fait redresser son nez, ou qui le raccourcit, ne se doute pas quelle a perdu le visage de son âme. Car il ne s’agit plus de beauté ni de laideur, mais de cette concordance mystérieuse entre notre être profond et les traits qui l’expriment et qui en sont, à la lettre, la figure.
Ce qui attire l’amour, c’est justement ce qu’il y a dans un visage de plus particulier, de plus irremplaçable; c’est presque toujours un défaut, une discordance qui le fixe. Instituts de beauté, chirurgie esthétique, en dépit de leur prétention, ne travaillent pas pour l’amour. Et de même qu’aux music-hall, l’œil peut se plaire aux évolutions des girls interchangeables, sans que le désir se fixe sur aucune d’elles en particulier, ainsi que l’extraordinaire uniformité des femmes d’aujourd’hui crée un état d’indifférence.
On m’opposera cette grande victoire remportée sur la vieillesse: il n’existe plus de vieilles femmes. Quel temps fut jamais plus fertile en miracles? Celui que l’on peut admirer tous les soirs, dans un casino, en la personne d’une fameuse comédienne, se renouvelle et se multiplie partout autour de nous. Mais il se passe alors ce phénomène que la vieillesse étant en effet vaincue, ce n’est tout de même pas la jeunesse qui en a le bénéfice. La jeunesse morte et bien morte, la vieillesse tenue à distance par des procédés infaillibles, il reste un état intermédiaire que Dieu n’avait peut-être pas prévu; et voici que surgissent d’étranges créatures entre deux selles, si l’on peut dire; et parfois, dans la petite fille espiègle, apparaît tout à coup une affreuse vieillarde. Un romancier anglais, M. Charles Morgan, écrit d’une de ses héroïnes:
“Avec quel art la baronne, dans ses efforts pour retenir la jeunesse, avait tout préservé, sauf cette jeunesse même: les cheveux blonds, les dents brillantes, la fermeté de la chair, même le ton d’entrain juvénile que sa voix savait encore prendre…”
C’est que la jeunesse n’est pas seulement liée à la chair et au sang. Notre usure est d’ordre spirituel. Rien de plus irremplaçable que l’enfance; et la jeunesse, au fond, c’est ce qui subsiste en nous d’enfance; elle est déjà un crépuscule. Ces feux qui embrasent un visage de vingt ans sont ceux d’un soleil à son déclin.
Le seul traitement efficace serait donc de retrouver l’enfance (il existe de vieux prêtres au regard d’enfant), comme le Christ l’exige de nous. Mais alors nous ne songerions plus à paraître jeunes aux yeux du monde; il nous suffirait de l’être aux yeux de Dieu. Je ne sais plus où j’ai lu ce mot profond: “l’éternelle enfance de Dieu”.
En vérité, si les femmes faisaient pour Dieu ce qu’elles s’imposent pour sauvegarder leur ligne, il n’y aurait point à s’inquiéter de leur salut. Les religieux des ordres les plus austères et qui mangent de grand appétit les légumes et les racines que la règle impose jugeraient peut-être insuffisant le régime d’une dame d’aujourd’hui en lutte contre l’embonpoint. Il n’est pas bon, me confiait un ami, de s’attarder chez les X à l’heure des repas. Et je compte pour rien la tristesse, après qu’elle a fait si maigre chère, de voir la dame demeurer pendant plus d’une heure debout, dressée sur ses pointes, dans une attitude qui pourrait être celle de l’extase, mais qui signifie simplement qu’elle a résolu de perdre encore deux ou trois kilos.
Est-ce coquetterie pure? N’est-ce pas toujours pour quelqu’un que nous consentons à souffrir? En subissant, pour maigrir, les mêmes privations qui suffiraient à lui ouvrir toutes les portes du ciel, la dame pense sûrement, sinon à quelqu’un qu’elle connaît déjà, du moins à l’inconnu qu’elle espère et qu’elle rencontrera ce soir peut-être. Mais il n’est pas sûr que cette créature inclassable, chef-d’œuvre du coiffeur, de la masseuse, de la manucure et du chirurgien, cette créature hagarde, à égale distance de la vierge et de la matrone, il n’est pas sûr qu’elle attire l’amour. En revanche, très souvent, les femmes mûres ont été adorées. Je ne sais si Mme de Berny, la “dilecta” du jeune Balzac, se donnait beaucoup de peine pour se rajeunir.
Mais est-ce seulement afin d’être aimées le plus longtemps possible que les femmes se défendent contre les outrages du temps? Pour goûter encore un instant de bonheur? Il se pourrait que les vieux jeunes d’aujourd’hui obéissent à un instinct plus profond. J’écris les “vieux jeunes”, car il serait bien injuste d’incriminer seulement les femmes. Dans une des scènes les plus cruelles de sa cruelle Prière pour les vivants, M. jacques Deval nous montre un quinquagénaire folâtre se livrant à des exercices de souplesse, malgré son fils consterné, devant les amis du jeune homme, qui n’ont même pas envie de rire. Ici, l’auteur comique touche le ridicule de notre époque d’un doigt si brutal qu’il est difficile au spectateur de retenir une grimace, un cri. Car un certain excès de grotesque ne prête plus à la moquerie.
Non, nous ne croyons pas qu’il s’agisse uniquement, pour ces gommes et pour ces femmes, d’attirer encore l’amour. Les barbons amoureux de Molière ne se rajeunissaient pas. Le vrai est que notre époque a désappris cette sérénité devant la mort que surent acquérir par des moyens différents la sagesse antique et la foi chrétienne. C’est contre la mort installée au plus secret du tissu humain que luttent absurdement les instituts de beauté et la chirurgie esthétique. A mesure que la mort détend la chair, on supprime les fanons qui pendent; ainsi, la peau des femmes rétrécit comme la “peau de chagrin”. La créature sans âge, aux cheveux laqués, aux sourcils peints, la poupée aux faux cils, se persuade peut-être que la mort ne verra plus en elle une proie vivante. C’est contre l’irréparable outrage de la mort que toutes ces Jézabel luttent avec un stupide courage. Non pas seulement pour l’amour, mais contre la mort.

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Citation

François MAURIAC, “Le Mal de jeunesse,” Mauriac en ligne, accessed November 24, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/482.