Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

L'Horreur

Référence : MEL_0480
Date : 17/03/1934

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 50e année, n° 19874, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

L'Horreur

Imaginez des abeilles qui s’apercevraient que leur ruche est de verre et que des yeux d'homme les regardent travailler. Telle est l’aventure du curieux monde qui regarde autour de la Sûreté générale. Sans doute ne s’y passe-t-il rien de plus ni rien de moins que jadis et que naguère: alors, des détenus se suicidaient, des affaires étaient étouffées –des hommes aussi peut-être –on maquillait des talons de chèques, on égarait des pièces quand c’était nécessaire: tout ce monde travaillait en paix, la sûreté était générale.
Il arrivait, parfois, que tel ou tel journaliste dénonçât au public ce joli travail. Le public riait, toussait, mais il ne marchait pas. Tout de même, la vie ne ressemble pas à un feuilleton; la vie n’est pas ce roman policier… Hélas! l’affaire Stavisky aura du moins appris aux Français que la vie est aussi un roman policier. Elle est autre chose, bien sûr! mais elle est cela par surcroit.
Impossible d’en douter; chaque jour nous en apporte une preuve nouvelle: car les soutiens de l’ordre, les protecteurs appointés de l’innocence font, depuis deux mois, leur métier à ciel ouvert. Leurs moindres gestes sont épiés. Ces diligentes abeilles aperçoivent, derrière la paroi de verre, l’œil attentif de l’opinion publique. Ces honnêtes gens découvrent que désormais, pour eux, il n’est guère plus facile d’égarer deux pauvres petites convocations que d’escamoter un conseiller à la cour; rien ne passe plus inaperçu; tout est immédiatement porté à la connaissance de quarante millions de français.
Comment travailler dans ces conditions? Ce n’est pas qu’ils se laissent intimider: ils continuent de mettre des bâtons dans toutes les roues; ils jettent leurs filets sur des endroits repérés avec soin et en retirent modestement un substitut et un boxeur. Mais le temps passe, et l’œil est toujours là, derrière la paroi. Est-ce que les Français ne vont pas se décider à s’occuper d’autre chose? Est-ce qu’ils ne vont pas laisser les gens dont c’est le métier liquider cette histoire si ennuyeuse pour tant de personnages distingués?
Autrefois, on détournait aisément l’attention de ce peuple léger: il suffisait d’une femme coupée en morceaux; en cas d’urgence, on pouvait aller jusqu’à une série de dames brûlées dans une cuisinière par un barbe-bleue philosophe. Mais où découvrir aujourd’hui un crime qui, monté en épingle, paraîtrait aux Français plus intéressant que l’assassinat de M. Prince?
C’est devenu leur idée fixe: ils veulent savoir: ils croient, ces innocents, qu’il y a un nombre fixe de coupables, que le monstre a une tête et une queue, un commencement et une fin. Ils s’obstinent, ils grondent; pour un rien. Ils descendraient encore dans la rue…
On jurerait que certains milieux interlopes, à bout de ressources, cherchent des idées dans les romans policiers: ainsi finissent-ils par rassembler à l’image naïve que les lycéens se faisaient d’eux. Même on les voit se hausser jusqu’à l’imitation de Balzac. Ces jours-ci, un jeune journaliste, ayant consacré une chronique assez vive à un de ces “milieux” que fréquentait Stavisky, entendit au téléphone une voix anonyme lui recommander, dans son propre intérêt, de chercher d’autres sujets d’article. L’avis était donné d’un ton assez impressionnant pour que ce garçon qui, pareil à la jeune captive, “ne voulait pas mourir encore”, revint sans insister à ses anciennes sources d’inspiration: les chiens écrasés.
S’il s’était obstiné, pourtant! En bien! nous aurions eu la réplique de l’Histoire des Treize, de Balzac, et notre journaliste aurait eu, sans doute, le sort de l’infortuné Auguste de Malincour qui, pour avoir voulu reconnaître le secret de Mme Jules, protégée par les Treize, faillit recevoir sur la tête une pierre, de taille de deux pieds carrés, manqua d’être tué en duel et finit enfin par absorber un poison volatil (comme le conseiller Prince) qui changea ce beau jeune homme en “un cadavre à cheveux blancs”.
Dans cette histoire qui, en mars 1934, ne nous paraît le moins du monde abracadabrante, Balzac tient sur la police les propos les plus naïfs. Il la croit impuissante, parce qu’elle manque de cet intérêt personnel qui guide les assassins. Mais il oublie que la police aussi peut avoir des passions; il oublie qu’elle est au service des passions. Il serait curieux d’étudier comment une institution où les honnêtes gens, du moins nous l’espérons, se trouvent encore en majorité, en arrive, par une suite de menues complaisances maçonniques, peut-être par le simple échange des services rendus, à devenir un instrument redoutable entre les mains de quelques hommes qui se sont mis au-dessus des lois.
L'utilisation des criminels, voilà sans doute une des causes profondes du mal dont la police souffre. La police a toujours pactisé avec le crime; elle a toujours cru qu'elle avait besoin du crime; elle a toujours fourni à Vautrin et à Stavisky leur dernière incarnation. Mais le crime ne trahit jamais tout à fait le crime. Pour quelques services apparents dont la société bénéficie, il n'en demeure pas moins du côté des loups. Comment, à la fin, ne deviendrait-il pas tout-puissant? L'aide que la police attend de lui, elle ne saurait l'exiger d'aucun policier honnête. Il finit donc toujours par tenir plus ou moins les chefs honteux qui lui ont donné des directives inavouables. Sans doute ne les tient-il qu'à demi, parce que son rôle est de comprendre à demi-mot, et qu'il exécute des ordres muets. Il rend des services qu'on ne lui demande pas; et c'est pourquoi, s’il se retourne contre ses maîtres et montre les dents, ceux-ci peuvent toujours feindre de le désavouer, le casser aux gages... en attendant de le réhabilite à la première occasion…
Etranges manœuvres qui, naguère, se perpétraient dans les ténèbres; mais aujourd'hui, derrière la paroi de verre, la France stupéfaite se penche sur la fourmilière affolée: elle discerne les fausses pistes suivies exprès, toute cette agitation factice de gens qui ne veulent pas trouver... Et on leur mettrait de force le museau sur la trace fraîche des assassins qu'il diraient: “Nous ne sentons rien.” Ah! il s’agit bien du gauche et de droite! Il s’agit bien d’un complot fasciste! C'est beaucoup plus simple: un peuple entier considère avec stupeur ce qu'il n'aurait jamais pu imaginer s'il ne l'avait vu de ses yeux. Un rédacteur de la Nouvelle Revue française a eu l'audace d'écrire que c'était “la possession et l'intérêt” qui, depuis le 6 février, cimentait toutes les forces de l'opposition… Mais non; ces anciens combattants, ces étudiants, ces commerçants ruinés, ces ouvriers sans travail communient dans l'horreur.
L'horreur les tiendra éveillés; ils ne se rendormiront plus. Mercredi soir, à la salle Bullier, lorsque le député de ma ville natale, Philippe Henriot, avec une éloquence qui allait au sublime, résumait notre honteuse histoire de ces dernières années et qu'il dénonçait les responsables un à un, je crus un instant qu'il allait reculer devant le nom que toute la salle frémissante attendait, –le nom qui résume toute notre misère. Et lorsque, enfin, le bras tendu, et comme pour arracher à l'ennemi son dernier masque, l'orateur prononça enfin: “la Maçonnerie!”, un immense cri de dégout, et peut-être aussi de honte et de douleur, jaillit de toutes ces poitrines.
Je regardais cet homme de chez moi, ce vigneron qui cite Philippe de Commines, Pierre Corneille et Jean Racine, ce député différent de tous ceux que l'on connaît, avec son regard direct, et ce front plein de noblesse, cet orateur dont l'art échappe à tout artifice et qui n'a besoin pour atteindre aux sommets de l'éloquence que de céder à son indignation, ou de s'abandonner à son espérance; et le voyant si brave devant le danger, si droit, si pareil aux honnêtes gens de ce pays, je songeais que ce n'est pas d'Hercule que la France a besoin pour nettoyer ses écuries, mais peut-être, simplement, d'un cœur pur.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citation

François MAURIAC, “L'Horreur,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/480.