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L'Heure des ténèbres

Référence : MEL_0479
Date : 04/03/1934

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 50e année, n° 19851, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

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L'Heure des ténèbres

L’histoire de ce mois qui vient de finir manifeste visiblement la lutte de la mort et de la vie, aux prises dans le monde. L’adversaire ne se cache plus: le masque mal attaché glisse sur son visage beau et terrible. De sa signature, à peine devinée au bas de l’affaire Nozières, tout homme attentif voit les lettres de feu éclairer l’assassinat du conseiller Prince. “La Maçonnerie, nous disait, voici trois mois, un confrère qui s’y était agrégé par curiosité, la Maçonnerie? Et bien! oui: c’est le Démon.”
Pour qui est à même de connaitre la vie des âmes, le combat de l’enfer et du ciel, ces temps-ci, a sa réplique exacte en chacun de nous. Tout est remis en question: il faut de nouveau renoncer à ce à quoi on avait renoncé; et de nouveau il faut se donner à Celui à qui on s’était donné.
L’époque extraordinaire où nous sommes ne sera comprise que par ceux qui la jugeront sur le plan surnaturel. Aucun remède humain ne semble plus efficace. Il n’y a pas d’issue. La situation de la France, de l’Europe et du monde apparaît humainement désespérée; mais ce n’est qu’une apparence.
Ces anciens combattants, ces jeunes gens qui, dans la nuit du 6, couraient au-devant des balles, ne connaissaient pas le vrai nom de leur ennemi; et la garde mobile elle-même ne savait pas pour le compte de qui elle se battait. Cette “mafia”, comme elle se sent protégée! comme elle sait qu’elle peut tout faire impunément! Ceux qui luttent contre sa puissance mystérieuse, on dirait qu’il leur est impossible d’avancer; un charme les retient; ils ont des semelles de plomb.
Voilà deux mois que le pays soulevé exige la lumière: aucun grand coupable n’est encore sous les verrous; les dossiers se dégonflent, se vident, les pièces essentielles disparaissent. La bravade d’une poignée de misérables s’exaspère, devient une moquerie vraiment surhumaine; osons dire: angélique.
L’ennemi ne se gêne plus: pour Stavisky, il s’était donné encore la peine de maquiller l’assassinat en suicide. Certes, personne n’y a jamais cru, ni dans le public, ni au gouvernement; du moins, les apparences étaient-elles sauves et le président du conseil maçonnique pouvait-il feindre de s’indigner à la tribune contre ceux qui dénonçaient l’assassinat policier.
Mais le meurtre du conseiller Prince nous permet de mesurer le chemin parcouru. Ici, tout apparaît dans son jour véritable: autour de ce cadavre broyé, le couteau, la carte de visite, la houppette de poudre témoignent chez les assassins d’une sécurité monstrueuse. Ils sont sûrs de demeurer impunis; ou du moins ils en étaient sûrs, il y a encore une semaine. Pour s’être permis ce luxe de fantaisie dans l’horrible, pour avoir, de sang-froid, relevé par des recherches de mise en scène le spectacle affreux de ce corps deux fois assassiné, il fallait qu’ils se sentissent revétus d’une puissance occulte et dépassant toute force humaine.
Ces hommes qui, derrière eux, ne laissent exactement que les traces qu’ils veulent bien laisser (ils semblent nous dire: “Ah! vous aimez les romans policiers? Vous ne pouvez plus supporter d’autre lecture? Eh bien, vous serez servis!”), ces hommes auraient pu faire disparaître leur ennemi, comme ce général russe, il y a peu d’années, sans aucun éclat, et dans une obscurité impénétrable. Mais, cette fois, la disparition de leur victime ne leur a pas suffi. Une vengeance dans le secret n’aurait pas contenté leur faim. Ce n’était pas assez que de fermer à jamais la bouche de l’accusateur. Il leur a fallu le ragoût d’une revanche éclatante, joyeuse. Ils ont poussé la plaisanterie au delà de toutes les limites connues. Ils ont bafoué la justice; ils se sont moqués du peuple français tout entier. L’aspect de farce, de brimade, dont ils ont revêtus l’attentat le plus monstrueux, peut-être en sont-ils eux-mêmes troublés aujourd’hui, et seraient-ils tentés de dire: Ce n’est pas nous!” Et, en effet, c’est eux et ce n’est pas eux. Je gagerais qu’ils s’inquiètent: “A quoi le maître invisible pense-t-il? A-t-il perdu le sens? Quels sont ses desseins? Pourquoi se découvre-t-il ainsi? Considère-t-il que l’heure est venue pour lui de réaliser ses gains? Car il finit toujours par perdre ceux qu’il aime. Ou bien simplement n’est-il pas toujours le plus fort? A-t-il atteint, avec ce meurtre, la limite assignée par l’éternelle justice?” Toujours est-il que les assassins ont dû perdre beaucoup de leur assurance. Il y a bien de l’affolement dans la tentative faite pour nous persuader du suicide. Ils étaient accoutumés à un peuple chloroformé qui avalait toutes les bourdes. Mais aujourd’hui, nous sommes terriblement en éveil. Le mensonge est si flagrant que même les aveugles volontaires sont obligés d’y voir clair; osons dire que dans cette affaire, toute la France croit que c’est le crime qui, d’abord, a enquêté sur le crime.
Devant un tel déchaînement, il faut que l’effort de ceux qui, au péril de leur vie, se battent pour la justice, se double d’une mobilisation de toutes les âmes en état de grâce; car les remèdes humains ne suffisent plus. Personne ne peut plus demeurer à l’écart de la bataille. Nous somme tous engagés, de gré ou de force, dans ce combat qui est, qu’on le veuille ou non, d’ordre spirituel.
Même ceux qui ne s’inscrivent à aucun parti, qui ne se rattachent à aucune association, se rangent secrètement sous tel ou tel étendard, selon qu’ils choisissent ou non de croire en Dieu, de l’aimer et d’être purs. Le temps n’est plus où l’on pouvait professer des principes qui ne s’accordaient pas avec l’existence que l’on menait; aujourd’hui, nos actes les plus secrets nous engagent, parce que nous n’appartenons pas seulement à un parti politique, mais à une armée spirituelle qui se heurte elle-même à la puissance des ténèbres.
Combien d’hommes, en France, s’étaient habitués à jouer sur les deux tableaux! Parmi les maîtres que nous avons le plus admirés, beaucoup s’efforçaient de concilier l’amour du catholicisme et l’anarchie intérieure. N’espérons pas qu’il nous soit permis de continuer aujourd’hui le même jeu. Dans le grand effort de rénovation qui s’impose aux Français, quel que soit le rôle officiel exigé de chacun, il ne sera fécond que dans la mesure où nous mettrons de l’ordre dans notre propre cœur. Il existe un rapport étroit entre les révolutions politiques et sociales et les changements secrets des âmes. Les défaites et les victoires invisibles de la Grâce s’inscrivent visiblement dans l’histoire politique. L’envers de l’histoire contemporaine est composé de ces innombrables choix où chacun de nous fixe son destin éternel. Et ceux qui ont opté pour le désordre et pour la passion finissent tous, qu’ils le veuillent ou non, par s’agréger au troupeau du Prince de ce monde: leurs journaux, leurs magazines, leurs romans, leurs théâtres servent à leur insu ses dessins.
Ce qui nous sauvera, c’est ce courant de pureté et d’amour dans une partie importante de la jeunesse; c’est la conscience que beaucoup de jeunes gens ont prise de ce qui est exigé d’eux dans le secret, pour que leur vie publique devienne féconde. Il existe une maffia, mais il existe aussi une phalange. Le démon est servi, mais Dieu est aimé. Et telle est la source de notre espérance. Beaucoup ont montré, dans la nuit du 6 février, qu’ils étaient prêts à donner leur vie. Mais ils n’exposent pas seulement leur vie. Ils se battent, selon une expression magnifique de Jacques Maritain, “au péril de leur âme”. Qu’il est difficile, en temps de révolution, de ne pas pécher contre la charité, contre la justice! S’il est vrai, comme l’écrit encore Maritain, dans l’admirable dernier chapitre de son livre, Du régime temporel et de la liberté: “Qu’il y a entre le monde et l’âme une étrange solidarité; que le monde souffre à cause de l’état des âmes, et les âmes à cause de l’état du monde…”, du moins sommes-nous en droit d’espérer que sur le visage de la France nouvelle qui va surgir, nous retrouverons les signes de la sainteté, de la pureté dont sont pénétrés aujourd’hui tant de jeunes cœurs.

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Citation

François MAURIAC, “L'Heure des ténèbres,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/479.