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Le scandale et les passions

Référence : MEL_0478
Date : 03/02/1934

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 50e année, n° 19832, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le scandale et les passions

Ces jours-ci, la politique haïssable s’impose à l’écrivain au point de lui interdire tout autre sujet. Quel lecteur supporterait que nous ne l’entretenions pas de Stavisky? Seule, une espèce d’êtres échappe à cette obsession: ceux que l’amour occupe. L’émeute peut gronder sous leurs fenêtres, ce serait un crime, à leurs yeux, que de perdre une des secondes qui leur sont accordées, et que de détourner, une seule minute, leur attention de l’unique événement qui compte pour eux et qui est leur amour.
Mais, justement, l’amour n’est-il pas le ressort caché de cette affaire? On l’y découvre, en effet, et par un contraste étrange, sous son aspect le plus noble: l’amour conjugal. Ces complots, ces coups d’audace, cette immense entreprise de corruption devraient permettre à un repris de justice, à un condamné de droit commun, de goûter plus tard des jours paisibles et calmes auprès d’une femme adorée.
De moins le croyait-il. Nous nous assignons un but et nous nous persuadons qu’il commande tous nos actes. Mais les mobiles obscurs qui poussaient Stavisky, une fois le but atteint, n’auraient pas eu de relâche: s’il avait réussi, ils eussent obligé ce joueur effréné à risquer de nouveau tout son destin sur un coup de dés. Le triomphe de ce hors-la-loi n’aurait été que provisoire, –à peine un détour– pour arriver un peu plus tard, mais sûrement, au bord du même trou. Il lui aurait fallu, tout de même, entrer un soir dans cette chambre où l’homme traqué, et qui sait trop choses, attend la mort en jouant aux cartes avec un mouton de la Sûreté générale.
Race de Caïn qui parfois dépense à se perdre et à corrompre les autres plus d’audace, d’intelligence, d’intrépidité qu’il n’en faudrait pour donner honnêtement la vie.
“Ces gens-là sont dangereux dans la société comme les lions le seraient en pleine Normandie, dit Balzac de son Vautrin. Il leur faut une pâture. Ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole.”
Mais c’est l’amour qui meut Stavisky, comme Vautrin; et même les requins qui faisaient escorte à l’aventurier, les requins non plus n’obéissent pas à leur seule voracité. Beaucoup n’entassent pas dans des coffres tout l’argent qu’ils soutirent à l’escroc de génie: ils pillent mais ils sont pillés. “A combien l’amour revient aux vieillards”, c’est un sous-titre de Balzac. Il coûte déjà cher aux hommes d’un certain âge. Peut-être quelques-uns de ces politiciens qui nous font horreur ne sont-ils vendus que pour avoir le droit d’appuyer leur tête sur une épaule, à une certaine heure de la journée, et pour pouvoir demander sur le ton de la confiance: “Tu n’en aimes pas un autre, dis?”
Car il existe des gens (que c’est étonnant!) aux yeux desquels le désintéressement de l’objet aimé n’est pas la mesure de l’amour qu’ils inspirent. Une créature peut coûter cher à un homme de cette espèce, au point de l’obliger à risquer la correctionnelle, sinon sa situation politique (en France, une situation politique résiste à tout), il n’en croira pas moins à son amour. Et le plus étrange c’est que peut-être, en effet, est-il aimé. Lui-même ne conçoit pas l’amour sans cette possession effective d’une créature entretenue à grands frais; l’argent qu’elle coûte en est la preuve tangible: elle lui appartient parce qu’il la paye. Et plus sûrement elle le ruine et plus aussi elle a de prix à ses yeux, et il s’admire de la posséder. Orgueil imbécile d’un homme de cette espèce, et qui se satisfait des signes extérieurs dont il couvre l’objet aimé: devant les copains, devant les maîtres d’hôtel, l’auto, la fourrure, les diamants témoignent à la fois de ses prérogatives et de sa magnificence.
L’orgueil accompagne toujours l’amour humain; mais chez une autre race de gens, d’une exigence tout opposée, il n’est pas tourné vers l’extérieur. Ici, l’orgueil veut être assuré que la créature chérie n’obéit à aucun intérêt. La loi de leur passion, la nécessité où ils se trouvent d’être sans cesse rassurés, oblige ces amants-là à se montrer cruels. Car à quoi mesurer le désintéressement d’un être, sinon au pouvoir que l’on a de le faire souffrir?
Ce ne sont pas ceux-là qui ont besoin de Stavisky, –mais les autres, ceux qui se parent d’une liaison coûteuse, et pour lesquels l’amour est hors de prix. De ce point de vue, les parlementaires ont-ils peut-être droit à quelque indulgence? Il est attendrissant de penser que beaucoup de ces politiciens, hués par tout un peuple, ont une vie sentimentale intense: tel concussionnaire relève la tête sous les injures qu’on lui jette, car il sait bien qu’il n’a fait que céder à son tendre cœur:
“J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimé!” Pour qui la contemple avec les yeux d’un poète, la Chambre est un parterre de six cents petites fleurs bleues… Et le Sénat lui-même… que de volcans sous cette neige!
Voilà ce qui nous coûte cher. Le péril ne vient pas seulement de ce que députés et sénateurs jouent en même temps les grands avocats, mais que par-dessus le marché, beaucoup parmi eux n’hésitent pas à faire figure de grands passionnés. Chez les hommes d’âge, les affaires de cœur tiennent aux affaires tout court, et les unes n’avancent que grâce aux autres.
Non, les sanctions ne suffiront pas. Il est même surprenant qu’il faille si peu de temps pour que se dissipe la terreur qu’elles suscitent. Car les scandales se suivent de près: Oustric occupe encore la scène que déjà Stavisky le bouscule. Or, on voit d’honorables personnages se débattre dans le même piège où un de leurs confrères avait trébuché, l’année précédente. Dans les automnes de ma jeunesse, une fois les palombes prises, nous enlevions en hâte les plumes qui demeuraient attachées aux filets, pour ne pas effrayer les nouveaux vols. Mais les plumes des complices de Mme Hanau n’ont pas fait peur à ceux d’Oustric: et les plumes de ceux-ci n’ont éveillé nulle méfiance chez les hommes de paille de Stavisky.
La commission d’enquête va, pendant quelques semaines, effaroucher les parlementaires; mais l’année ne sera pas finie que vous en verrez plusieurs manger de nouveau dans la main du premier aventurier venu: c’est le charmeur de moineaux. D’ailleurs, ils ne cèdent pas seulement à l’appétit: Stavisky aussi les prenait par le cœur, et ses yeux d’aimée ont fait beaucoup pour sa fortune. Les deux ou trois amis qui ne le renient pas insistent sur la puissance de son charme. Au vrai, ces bonnes gens, qui ont du cœur à revendre, sont avant tout des hommes de beaucoup de foi. Le monsieur qui fait de l’or, l’illusionniste qui tire des billets de banque de son chapeau, comment ne pas le suivre, comment ne pas croire en lui? Et si parfois un doute leur venait, il y avait ce désir en eux qui ne voulait pas attendre, qu’il fallait satisfaire… Peut-être savaient-ils ce qu’ils risquaient; mais ils seraient allés ramasser l’argent à quatre pattes, dans la boue, plutôt que de renoncer à ce dernier plaisir…
C’est aux passions que s’adresse un Stavisky, lui-même dévoré de passions. J’imagine qu’il devait d’abord s’informer si l’homme sur lequel il avait des vues était la proie de quelque convoitise. Sans doute cherchait-il le point faible, la brèche par où on entre dans une vie honnête. Chacun a sa tentation particulière: il suffit de l’y faire céder une fois, pour le tenir. Stavisky est mort, mais déjà peut-être un nouveau tentateur rôde-t-il dans les antichambres ministérielles, dans les couloirs de la Chambre; Stavisky renaît toujours de ses cendres, comme les désirs de ces faibles hommes qui ayant capté les suffrages du peuple, du fond de leur province se ruent sur Paris où croient-ils, toutes les passions s’assouvissent.

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Citation

François MAURIAC, “Le scandale et les passions,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/478.