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Réflexions sur le scandale

Référence : MEL_0477
Date : 20/01/1934

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 50e année, n° 19818, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

A partir de l’affaire Stavisky, François Mauriac présente un tableau indigné des politiciens de la 3ème République, à l’aise dans la corruption et le règne de l’argent.

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Réflexions sur le scandale

On parle de Stavisky lorsqu'il échoue… Mais combien de Stavisky réussissent!
“Ces choses à faire frémir” qui se trouvent à la source de presque toutes les grandes fortunes, c’est souvent grâce à lui qu’elles s'accomplissent. Si nous remontions le cours de telle ou telle fortune opulente du monde politique, que de Stavisky oubliés ou inconnus!
Nous vivons dans un monde où un million se gagne plus vite que mille francs.
Les malins vendent cher ce qui ne leur coûte rien: par exemple, leur silence. Cet art de s'enrichir à ne pas dire ce que l'on sait…
Mais rien ne vaut les relations. Il règne, dans les milieux politiques, une espèce de grosse cordialité bourrue et bon enfant: étreintes, bourrades, bras qui familièrement enserrent vos épaules… Tout cela, c'est de l'or en barre: “Oui, je peux dire un mot au ministre... Oui, je puis vous faire déjeuner avec X...”
Ces déjeuners! Qui n'a vu sortir, d'un cabinet particulier, ces gros hommes à la nuque violette, le cigare aux dents, à l'heure de la béatitude; et les maîtres d'hôtel prosternés… Et, au milieu d'eux, celui qui a fait un signe imperceptible, au dessert, et qui, ayant glissé sous la serviette un billet de mille francs, a laissé toute la monnaie: Stavisky.
Tous ces tendres requins, cette cour de requins autour de l'homme chargé par eux de détrousser les pauvres.
Lui, il ne songe pas à les détrousser, mais seulement à ne pas se casser les reins. Et c'est pourquoi, dans cette histoire, il est le seul à ne pas faire horreur. Il vole de trapèze en trapèze, sans filet. Il croit que, grâce aux dupes de demain, il indemnisera les dupes d'aujourd'hui. Le tout est de n'être pas interrompu. Mais il faut nourrir tous ces chiens à ses chausses. Etre obligé de voler cent millions pour en gagner dix! Ce sont les consciences des gens sans conscience qui nous coutent cher.
Ces avides finissent toujours par tuer la poule aux œufs d'or. Pourquoi s'en priveraient-ils? C’est leur génie que d'en retrouver une autre aussitôt.
S'il n'y avait que les gens sans conscience! Mais Stavisky doit se procurer, à n'importe quel prix, des personnes honorables. L'honorabilité vaut aussi son pesant d'or.
On accumule de l'honorabilité pendant toute une vie, puis on la vend à ceux qui en ont besoin dans leurs Conseils. L'honorabilité sert à la fois d'enseigne, d'appât et de paravent. En même temps qu'elle couvre la fraude, elle attire le gibier et le rassure.
Quel journal proposera à Mme Stavisky de publier son livre d'adresses?
La police enrôle ceux qu'elle arrête puis arrête ceux qu'elle enrôle: situations si embrouillées que le revolver ou le moindre lacet simplifie.
L'histoire politique des peuples, c’est l'histoire de leur police.
L'horreur de ces crimes accomplis à froid, sans haine, sans risque, au bénéfice des gens en place “qui ne savent rien”, qui sont obéis sans avoir eu à ouvrir la bouche.
Stavisky “ travaille” comme le taureau que le matador, par un jeu savant, amène à l'endroit du cirque choisi d'avance.
Les électeurs ne méprisent pas plus leurs élus, que ceux-ci méprisent leurs électeurs: le parlementarisme est le régime du mépris mutuel.
“Ces gens-là, disent les députés des électeurs, ces gens-là ne voient pas plus loin que leur porte-monnaie…” Sans doute, mais leur porte-monnaie vous intéresse trop.
Ils se moquent bien de cette foule qui hurle dans la rue! Ces manifestations annoncées à grand fracas, dans toute la presse, ces rendez-vous donnés officiellement à la police, devant telle église et à telle heure, par des citoyens armés de pétards, ce vieux ballet réglé d’avance, toujours le même depuis cinquante ans, je conçois qu’il ne vous fasse plus peur. Mais le jour où les pauvres vous prendront la main dans leur poche… Gare aux Assurances Sociales.
A la faveur d’un changement de domicile, un de mes travailleurs, à la campagne, a été frustré par les Assurances Sociales de 1,200 francs qui lui étaient dus et qu’en dépit de toutes les démarches je n’ai pu lui faire restituer. La stupeur, l’indignation rentrée de ce jeune paysan, qu’elle était significative! Gare aux Assurances Sociales.
Mais l’indignation a-t-elle pénétré vraiment la masse électorale en province? Ils ne sont pas surpris: ils savent d’avance ce qui attire à Paris leurs élus et ce qu’ils y vont chercher. L’intérêt de l’instituteur, du percepteur, du cantonnier, du gendarme, c'est que le député soit un luron, un dégourdi, “qu'il sache y faire”, qu'il tape sur le ventre aux gens en place et qu'il ait des moyens à lui pour les rendre attentifs.
Les électeurs ne s’étonnent pas des goûts qu’affichent leurs élus: palaces, grands restaurants, les cartes, les “poules”… La vie quoi! ce qu’ils appellent la vie.
Tel est le moment choisi par le Gouvernement pour interdire à Radio-Paris de diffuser l’Evangile.
Par quoi le remplacerez-vous? Quelle est votre doctrine? Existe-il une morale maçonnique?
La morale maçonnique, c'est la courte-échelle. Toute votre fraternité tient dans huit mois: “Ne me lâche pas car je te tiens.”
Nous ne prétendons pas être meilleurs. Nous n'accordons à personne le privilège de la pourriture. Nous sommes tous de pauvres humains, en proie aux mêmes convoitises. Mais nous croyons que le perfectionnement est possible, autrement qu'en paroles. Le crime des crimes, c’est d'enfermer tout un peuple dans ce bagne, c'est d'en verrouiller la porte.
Charles de Foucauld a été un Saint-Cyrien obèse qui dissimulait dans son armoire des pâtés de foie gras et du chambertin; et il rêvait, pour l'attendre à la porte des grands restaurants, d'un coupé très bas qui ne l'obligerait pas à lever beaucoup le pied. Il ne différait des gens dont nous parlons que par l'éducation et les manières, mais non par les goûts: c'était la même convoitise. Or, il est devenu cet être, fou de pauvreté, nourri d'une poignée de dattes, et veillant la nuit, avec la petite hostie, au milieu des âmes les plus abandonnées du monde.
On avance plus ou moins loin sur cette route de l'évasion. Beaucoup ne font que quelque pas, se trainent, tombent, se relèvent; tout de même ils avancent un peu; ils connaissent la direction; ils suivent, à des milliers de lieues, mais ils suivent les traces des saints.
Vous avez rendu le superflu nécessaire et, après avoir détruit l'héritage, pulvérisé l'épargne, vous vous avez supprimé les moyens honnêtes de gagner sa vie.
Personne ne peut plus vivre sans cinéma, sans T.S.F., sans villégiatures, sans voyages; mais même les places de 1,200 francs sont devenues introuvables. Nous ne pensons plus qu’à l’argent. Nous ne pouvons plus penser qu’à l’argent. Or, dans une seule direction, existent des êtres qui le méprisent et qui même, les fous! chérissent la pauvreté: “J'aime là pauvreté; parce qu’il l’a aimée...” (Pascal)
Ce peuple perd le souffle, il périt par asphyxie, dans ce monde que vous lui avez fait, et où votre maçonnerie l’a emmuré vivant. Pourtant nous croyons que rien n’est perdu, qu’il respire encore.

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Citation

François MAURIAC, “Réflexions sur le scandale,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/477.