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Un an de grâce

Référence : MEL_0476
Date : 06/01/1934

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 50e année, n°19804, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Un an de grâce

Toute la sainteté éparse dans le monde n’éclate pas aux regards. Pour une Thérèse de l’Enfant-Jésus, pour une Bernadette que l’Eglise va chercher au fond d’un abîme d’humilité, des milliers de vierges souffrent et meurent sans autres témoins que leurs anges. Si personne, à notre connaissance, n’a encore consacré à la sainte de Lisieux la biographie qu’elle mérite, c’est que le martyre à la petite journée ne prête guère aux effets de style. Voilà pourtant l’espèce de sainteté la plus répandue dans le cloître et hors du cloître: la plus invisible de toutes. Dans sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, nous vénérons d’innombrables victimes inconnues.
Mais des saints existent aussi que le monde ignore, bien que leurs vies soient pleines de miracles. Un très vieux prêtre est mort, l’an dernier, –ancien curé de la banlieue parisienne,– qui demeura, toute sa vie, comme le curé d’Ars, en conversation avec le Ciel. Seuls, ses dirigés, ses intimes furent les témoins de merveilles dont bien souvent nous avons entendu le récit.
En vérité, il n’est rien qui paraisse à la fois plus secret et plus répandu que la sainteté. Quelle grâce que de la rencontrer sur son chemin… Ou plutôt (car elle nous presse de toutes parts) que de savoir la reconnaître! Oui, peut-être la plus nécessaire des grâces. Beaucoup d’hommes qui avaient résisté à tous les raisonnements, peut-être même à tous les appels intérieurs, ont été inondés de lumière par ce qu’ils ont découvert dans une âme prédestinée: le Christ leur est apparu dans la vie immolée d’un camarade; ils ont vu en lui, ils ont entendu, ils ont touché la vérité vivante.
Des lettres viennent de paraître (aux Editions de la Revue des Jeunes) d’un pensionnaire de la Fondation Thiers, chargé de cours à la Faculté des lettres de Lille, mort le 12 octobre 1931, Antoine Martel. Ce linguiste qui ne s’attachait tant à l’étude du russe que parce qu’avec cette audace de l’humilité véritable, il pensait que l’immense champ ravagé à l’est de l’Europe avait besoin d’ouvriers; ce malade, qui se consacrait tout entier aux malades, à leurs corps et à leurs âmes, semble bien avoir donné à Dieu tous les êtres qu’il a connus et aimés sur la terre. Dans les lettres brûlantes que ses amis publient (et dont les plus fraternelles, les plus tendres, les plus mystiques aussi, sont adressées à un prisonnier de droit commun: “Pense à Celui qui était l’Innocence, lui écrit-il, et qui fut mis au rang des malfaiteurs…”), à travers ces lettres, la sainteté éclate à son insu: elle se révèle surtout dans le scrupule qui le troublait durant sa dernière maladie. Près de mourir, il s’accuse de s’être dispersé, de n’avoir été ménager de ses forces… Voilà le péché dont le poids l’inquiète! Voilà le remords qui tourmente Antoine Martel au moment de voir son Dieu face à face!

Il faut remercier ses amis de ce qu’ils ont consenti à partager avec nous cette immense grâce de l’avoir connu. Nous ne pouvons plus nous passer de saints: il n’est rien de plus tragique, à mon sens, que la quête d’une âme dans les ténèbres, qui parfois se rapproche de la vérité, et semble déjà l’atteindre; il suffirait d’une main tendue, de propos échangés au hasard d’une rencontre; il suffirait peut-être du spectacle d’une messe dite avec recueillement (ah! si les prêtres savaient le bien qu’ils peuvent accomplir, simplement en vivant leur messe, geste après geste…); mais il arrive que rien de tout cela ne se produise et que la pauvre âme s’éloigne de la croix qu’elle était au moment d’étreindre. Tel fut l’atroce destin de cette Catherine Mansfield que nous sommes nombreux aujourd’hui à beaucoup aimer. Son Journal, ses Lettres nous la montrent, parfois, toute proche du port, à un jet de pierre du Christ. Hélas! ce ne fit ni Antoine Martel, ni un saint prêtre qu’elle rencontra, mais un aventurier russe du nom de Gourdjeff, Ce besoin qui la possédait d’ennoblissement, de purification, tout cela fut perdu (en apparence, du moins, car le moindre mouvement de charité a un retentissement éternel) et c’est au milieu des dupes du mage russe qu’elle expira.
Catherine Mansfield était bien la fille de son siècle: affamée de surnaturel, elle cherchait le saint qui lui aurait montré la route. Car le monde sait, aujourd’hui, que la crise qu’il subit est d’ordre métaphysique. Ce n’est pas parce que “ça ne les intéresse plus” que les jeunes parlementaires de gauche affectent de renoncer à la lutte contre le catholicisme, mais parce que personne n’ose plus toucher ouvertement à ce qui subsiste de vie spirituelle. Qui oserait combler les puits, dans un désert? Tous les hommes de bon vouloir sentent aujourd’hui qu’il faut au contraire délivrer les sources; tous, ils ont pris conscience de cette nécessité.

Le monde n’ignore plus quel ressort est brisé, en son centre, et pourquoi rien ne marche plus. Le Monde cassé, c’est le titre d’une pièce qui sera peut-être jouée un jour, mais que son auteur, Gabriel Marcel, métaphysicien et dramaturge, vient de publier chez Desclées, et où ce sujet est abordé et traité à fond par un des esprits les plus pénétrants d’aujourd’hui:
“Tu n’as pas quelquefois l’impression que nous vivons… si ça peut s’appeler vivre… dans un monde cassé? s’écrie l’héroïne du drame. Oui, cassé comme une montre cassée. Le ressort ne fonctionne plus. En apparence, il n’y a rien de changé; tout est bien en place. Mais si on porte la montre à son oreille, on n’entend plus rien. Le monde, ce que nous appelons le monde, le monde des hommes… autrefois, il devait avoir un cœur. Mais on dirait que ce cœur-là a cessé de battre.”
Gabriel Marcel touche ici le fond du problème: les académies se réunissent, les gens dînent en ville, on distribue des prix littéraires, le président de la République va saluer les morts de la dernière catastrophe, les gens divorcent, se perdent, se retrouvent… mais la conviction n’y est plus; nous continuons de faire les gestes d’une comédie; et nous savons que la comédie est finie. Nous attendons quelqu’un, –non pas un dictateur,– quelqu’un qui est déjà venu, qui est encore caché dans le monde et qui se manifestera avec éclat, et qui jugera le monde avec puissance.

Un jeune critique plein de talent, après avoir accordé de grandes louanges au Messager, de M. Henry Bernstein, trouve pourtant que cette pièce manque un peu de style; et ce jeune audacieux ne craint pas d’affirmer “qu’une phrase plus serrée, qu’un rythme plus noble eût soudain transformé Bernstein en Claudel et préparé les voies de l’avenir…”. Mais non! ce n’est pas une question de style; ou plutôt le style de Claudel et le style de M. Bernstein sont étroitement liés à la conception que chacun de ces hommes se fait de l’univers et de la destinée humaine. Claudel –le plus grand poète vivant– est le poète d’un monde ouvert sur l’éternité; et M. Bernstein est le peintre d’une passion refermée sur elle-même, d’un bagne étouffant, sans autre issue que le suicide. Et cela peut être d’un très grand art, mais ce n’est point ici ce qui nous retient; nous sommes frappés de ce que les gens, en apparence les plus indifférents au surnaturel, ont de la peine, aujourd’hui, à entrer dans ce jeu, à chercher l’absolu dans les débats de la chair et du sang. C’est d’autre chose qu’il s’agit, dans les œuvres qui, en 1934, retiennent notre attention: de La Condition humaine, le dernier “Goncourt”, aux deux plus récents volumes des Hommes de bonne volonté, de Jules Romains (je cite à dessein deux écrivains de gauche), la question posée est toujours d’ordre métaphysique. En vérité, le monde moderne sait de quoi il meurt. Et pourtant, que la distance est grande encore qui le sépare du monde où règnent la foi et la sainteté! Ce qu’on appelle “dynamisme”, en apparence du moins, ne se trouve pas du côté de ceux qui ont reçu les paroles de la vie éternelle: “Vous êtes le sel de la terre…” Si le sel s’affadit, qui lui rendra sa vertu? C’est contre cet affadissement qu’il faut lutter de toutes nos forces. En réalité, d’immenses progrès ont été accomplis en profondeur, ces dernières années: pour ne nommer que les Equipes sociales et le mouvement Jociste, on peut dire qu’ici et là, les foules indifférentes ont déjà repris contact avec la vie qui est le Christ. En 1934, un hebdomadaire va naitre (et cette fois nous ne crierons pas: encore un!), il doublera la Vie intellectuelle et, en lui, les multiples manifestations de la vie catholique moderne vont enfin pouvoir s’exprimer. C’est le caractère commun à plusieurs mouvements politiques de la jeunesse d’aujourd’hui que leur effort, s’il ne s’achève pas toujours dans une pensée chrétienne, l’indique le plus souvent dans son prolongement. En cet an de Grâce, à nous de faire la percée, d’abattre les derniers obstacles entre ceux qui cherchent encore et ceux qui ont déjà trouvé.

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Citation

François MAURIAC, “Un an de grâce,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/476.