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Les jeunes bourgeois révolutionnaires

Référence : MEL_0459
Date : 25/03/1933

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 49e année, n° 19517, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Les jeunes bourgeois révolutionnaires

Trop de périls nous pressent aujourd’hui pour que nous les mesurions tous. Le moindre n'est pas cette foule toujours accrue d'ingénieurs sans travail, de diplômés dont les diplômes n'ouvrent plus aucune porte, d'artistes mourant de faim.
Les jeunes bourgeois français s’épuisent à préparer des concours encombrés, ou qui ne mènent à rien. Comment ne s'aigriraient-ils pas contre une société où ils ne trouvent pas de place? L'injustice dont ils souffrent les rend plus attentifs à celle que subit la classe ouvrière. Et telle est la raison majeure de l'esprit révolutionnaire qui les anime.
Sans doute, faut-il compter aussi avec cette faculté que la jeunesse, a toujours eue de penser en commun, d’adopter, sans le soumettre à la critique, un mot d'ordre, un mot de passe. “Révolution” est le “tarte à la crème” de nos cadets et de nos enfants. S'ils sont nés catholiques et s'ils subissent encore, peu ou prou, l'influence de leurs maîtres religieux, ce n'est pas assez de dire que, de ce côté-là, on ne les invite guère au coup de frein. Séparer, dans tous les domaines, la cause de l'Eglise de celle du régime capitaliste, présumé moribond, orienter la vie intellectuelle catholique, d'abord contre le matérialisme capitaliste, voilà sans aucun doute un des soucis dominants chez les clercs et chez les pieux laïques qui ont, aujourd'hui, l'audience de nos jeunes gens. Mais quelle jeunesse fut jamais modérée? L'un des directeurs de la revue Esprit interprète un peu simplement, nous semble-t-il, ces directions, lorsqu’il affirme qu'on ne peut être aujourd'hui un chrétien véritable “sans être un révolté”.
Mais le réquisitoire, sans doute justifié, que ces garçons ne finissent pas de prononcer contre le capitalisme, nous nous sentons à chaque instant pressé de l'interrompre pour leur demander:
“Cette révolution, dont vous avez plein la bouche, qui donc la fera? Pas vous; et vous le savez bien. Entre mille combinaisons du hasard, la moins probable est la présence de notre cher Jacques Maritain à la tête des futurs commissaires du peuple. Soyons sérieux; votre rôle, dans la révolution, –plus important que vous ne le croyez vous-mêmes, –vous le jouez hic et nunc; il consiste à préparer le terrain, à affaiblir les points de résistance. Au jour venu, lorsque au matérialisme capitaliste succédera le matérialisme marxiste, vous serez balayés avec les autres, –avant les autres, puisque vous vous dites chrétien.
Cette simple considération devrait éveiller de l'inquiétude, sinon quelques scrupules, chez des catholiques. Au vrai, les penseurs d’Esprit envisagent, peut-être, un temps de persécution et de ruine pour l’Eglise; mais nous doutons qu’ils en frémissent: c'est qu'ici, le courant catholique rejoint le courant huguenot des jeunes disciples de Karl Barth. Ces calvinistes d'étroite observance, furieusement antilibéraux, ne sont pas les collaborateurs les moins inspirés de la revue Esprit. Disons en gros qu'aux yeux de ces désespérés par principe, le pire, pour l'Eglise du Christ, est d’être installée, nantie, d’avoir à défendre des positions. Tout ordre chrétien, par le seul fait qu'il est un ordre, leur apparaît antichrétien. Si notre Evangile ne scandalise pas, s'il est compris, s’il est admis, c'est donc, selon eux, qu'il n'est pas l'Evangile.
Sans affirmer que les jeunes catholiques d’Esprit emboîtent le pas à ces fils désespérés de Calvin, il nous paraît difficile de nier qu’ils en subissent l'influence. Sinon, auraient-ils la candeur de croire qu'en frayant la voie au communisme, ils hâtent la venue du royaume de Dieu?
Ce qui nous parait le plus étonnant, chez ces jeunes bourgeois révolutionnaires, c’est qu’ils enveloppent dans la même exécration le capitalisme et la bourgeoisie. Sous l’étiquette “bourgeois”, les romantiques nous ont habitués à ranger tout ce qui nous fait horreur. Par exemple, pour le directeur d’Esprit, le bourgeois, c’est l’homme “qui a perdu l’amour”, l’homme “qui ignore la croix”, l’homme qui a le toupet de dire: ma femme, mon auto… Le bourgeois est tout cela, si le veut ce jeune homme trop éloquent, et beaucoup d’autres choses encore. Mais à quoi sert de se payer de mots? Voilà qui est plus réel: le bourgeois est cette espèce d’homme si nécessaires au bonheur des nations qu’un pays qui a perdu sa bourgeoisie a le choix entre le marxisme et la dictature. Et c’est pourquoi lorsque la revue Esprit s’assigne ce modeste programme: refaire la renaissance, il faut lui répondre hardiment: Sans doute, et, pour cela, d’abord, refaire la bourgeoisie.
Quelle sottise que de confondre dans la même haine le bourreau et la victime, le système capitaliste et la bourgeoisie! Bourgeoisie de France, paysanne, terrienne, née du peuple, alimentée par lui, c'était en elle que le peuple prenait conscience de lui-même, de sa force, de sa vertu; par elle qu'il exprimait, en elle qu'il trouvait une voix. Quel écrivain, aux heures inspirées, n'a eu le sentiment profond que ces mots, que ces images montaient d’au delà de lui-même: cette lande que je décrivais, peut-être était-ce la même où un ancêtre berger entendait, la nuit, gronder l'Océan inconnu. Les songes obscurs de cet endormi affleuraient enfin, après un siècle, à ce moment de sa race; et ces larmes sur mes joues, c'était celles qu'il n'avait pas versées.
La bourgeoisie française a été le creuset où s'est accompli le génie de notre peuple paysan et ouvrier: ingénieurs, médecins, savants, philosophes, peintres, poètes, –et les saints eux-mêmes (Thérèse de l'Enfant-Jésus, Thérèse Martin, petite bourgeoise qui, sur les images naïves, donne la main à M. Martin, en redingote et chapeau haut de forme)... Les réfractaires eux-mêmes, Baudelaire, Rimbaud, n'ont existé qu'en fonction de cette bourgeoisie qu'ils reniaient, mais dont ils étaient les fils. Charles Péguy est le seul qui n'ait rien de bourgeois; il constitue un miracle isolé que vous ne recommencerez pas: peut-être la faiblesse de votre mouvement est-elle de vouloir recréer le péguysme sans Péguy.
Cette bourgeoisie française, dont nous ne pensons pas à nier l'âpreté, avait son fondement dans la terre et n'avait confiance que dans la terre. En fait de titres, elle n'admettait que ceux de l'Etat français, si elle souscrivait aux premières actions de chemin de fer. Elle opposait ces valeurs de père de famille aux valeurs de spéculation dont elle avait horreur. Sa cause n'a jamais été liée à celle du capitalisme dans ce qu'il a de condamnable. Les partages de propriétés, les exigences du fisc, la vie chère ont pu entraîner la bourgeoisie de province à céder aux tentations des grandes banques. Nous sommes tous payés pour savoir dans quels gouffres la fortune de la classe moyenne a été précipitée.
Anéantie en Russie et en Allemagne, la bourgeoisie, chez nous, se débat encore au milieu des catastrophes d'après guerre; elle résiste (de moins en moins, hélas!) à une législation meurtrière, au fisc, à la conjuration de toutes les puissances de l'Etat. Il n'empêche que nous vivons de ce qui lui reste de vie, et que nous mourrons de sa mort.
Encore une fois, il ne s’agit pas de nier ses fautes: la moindre ne fut pas de confondre trop souvent sa cause avec celle de la religion et de compromettre dans sa querelle des intérêts sacrés. Il se peut que la génération qui monte soit appelée à consommer le divorce entre le monde chrétien et le capitalisme. C'est peut-être sa vocation; c'est, en tout cas, le rôle que s'assignent ses chefs de file.
Dieu veuille seulement que la Patrie n'en fasse pas les frais, et que les enfants de lumière ne frayent pas la route à la puissance des ténèbres.

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François MAURIAC, “Les jeunes bourgeois révolutionnaires,” Mauriac en ligne, consulté le 20 août 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/459.