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Propos pour le temps du Carême

Référence : MEL_0458
Date : 12/03/1933

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 49e année, n° 19504, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Propos pour le temps du Carême

Nous ne savons pas ce que nous voulons. Le vœu le plus argent des hommes est justement celui qu’ils ne s’avouent pas à eux-mêmes. La plupart, d'ailleurs, en ont perdu conscience; et j'imagine leur sourire, leurs épaules soulevées, si j’affirme que ce qu’à leur insu, ils désirent par-dessus toute chose, c’est d’être pardonnés.
L'humanité a faim et soif de pardon; mais de même qu'un être exténué ne sent plus sa fatigue et qu'un affamé ne sait plus que c'est sa faim qui le tue, la créature souillée a perdu jusqu'au souvenir de cet immense bonheur qui lui était dévolu, qui demeure encore à sa portée: une main existe, éternellement offerte pour le relever, éternellement prête à s'étendre sur son front pour l'absoudre.
Que de fois, considérant un homme avancé en âge, j'imagine ce tissu serré d'actes et de pensées que représente un seul destin. Actes et pensées dont la portée dépasse infiniment la créature qui les assuma et retentit dans beaucoup d'autres destinées.
La peau de chagrin, du roman de Balzac, se contractait, se réduisait, à mesure que son possesseur terrifié assouvissait un désir. Cette étoffe serrée de nos vouloirs et de nos délectations s'élargit, au contraire, s'amplifie à mesure que nous vivons. L'adolescent la laisse flotter derrière lui, avec quelle grâce et quelle nonchalance! L'homme mûr s'y drape cyniquement et prend la pose; mais la toge peu à peu s'alourdit, devient écrasante, jusqu'à ce qu'enfin la créature vieillie s'y embarrasse et s'y empêtre, comme le gladiateur vaincu dans le filet du rétiaire.
Qui nous absoudra de notre vie? Croyez-vous être très différent de l'enfant coupable que vous fûtes, et qui ne pouvait pas s'endormir avant d'avoir obtenu le pardon de sa mère, avant que le baiser de paix lui eût ouvert les portes du sommeil?
Existe-t-il un être au monde à qui appartient le pouvoir de remettre les péchés? Plutôt que de le chercher, la plupart des hommes feignent de ne pas savoir qu'ils sont pécheurs. Ils prétendent ne pas connaitre ce dont nous voulons parler. Ils disent “qu'ils n'ont pas le sens du péché” et se rendent le témoignage de n'avoir fait de tort à personne, de n'avoir ni tué ni volé leur prochain.
Comme si les meurtres éclataient toujours aux regards! Quelle jeunesse n'a été meurtrière? Quel homme ne garde, au fond de soi, le reproche muet d'une bouche à jamais scellée? Qui n'a été réveillé, la nuit, par un sanglot déjà entendu, il y a bien des années? Oui n'a revu, en esprit, une figure flétrie, les larmes qu'il a fait couler autrefois et qu'il ne pourra plus essuyer en ce monde? Vous vous croyez innocent... Osez donc, faire l'appel des êtres qui ont traversé profondément votre vie, évoquez les morts et les vivants; cherchez votre trace dans chacune de ces destinées. N'avez-vous volé le bonheur de personne? la foi, l'espérance, la pureté de personne? Au vrai, nul n'a la force de se livrer seul à ce jeu terrible. Nul ne peut se regarder en face, qu’à genoux, par terre, et sous le regard de Dieu.
Un homme n'aurait-il tué ni volé, même au sens que je l'entends ici; aurait-il accompli des œuvres de miséricorde, nous défions ce Samaritain de nous attester en face qu'il est quitte de tout le reste. Le domaine privé des désirs et des songes, ce secret royaume de la délectation, vous avez beau dire que là, du moins, vous ne faites de mal à aucun être, vous savez bien que vous n’avez pas le droit de vous y assouvir. Vous avez beau prétendre que vous ne devez compte à personne de vos pensées, une exigence demeure sur elles, malgré vous. En vain, un homme dénie toute importance à la pureté du cœur; il n'atteint jamais à vaincre tout à fait la honte de ne posséder plus un cœur pur. Ce lui serait moins pénible d'avouer en public certains actes coupables que de découvrir à son meilleur ami ce qu'il imagine et ce qu'il invente d'affreux, dans les replis de ce cœur où il se croit seul, mais où Dieu le voit.
Nous voulons bien qu'il existe d'honnêtes gens selon le monde, mais non des saints selon le monde. Il y a un secret de pureté et de perfection qui ne se trouve pas ailleurs que là où les saints ont appris à le connaître. La créature la plus misérable, qui a entendu et compris le précepte: “Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait…”, en sait plus long sur ce point que les philosophes et que les sages le plus haut cravatés.
Tel est le profond malaise des hommes d’aujourd’hui qu’ils ne connaissent plus de Dieu qu’une obscure exigence morale dont la raison leur échappe et qu’ils croient facile d'éluder, et pourtant, elle demeure. D'où leur ambition de détruire en eux, et dans tous les cœurs, jusqu'au discernement du bien et du mal. Au-centre du terrestre et humain paradis qu'ils nous promettent, l'arbre de la connaissance du bien et du mal est devenu l'arbre de l'ignorance du bien et du mal.
Mais cette ignorance même ne leur suffit plus; il faut atteindre à ce renversement, à cette transmutation; il faut que le mal devienne le bien, que le mal soit le bien. Pour nous composer une belle vie, tout doit servir, et même le mensonge, et même les instincts les plus tristes: “Osons dire, écrit un des docteurs de ce temps que le terrible défaut du christianisme est qu'il distingue le bien du mal.”
Ces aveugles volontaires, qu'ils ont eu de peine à obscurcir en eux les lumières naturelles de la raison! Mais enfin, ils y sont parvenus. Sans doute, quelques-uns butent-ils encore contre cette exigence de pardon. Nous sommes étonnés, parfois, de leurs confidences; de ces cœurs qui, devant nous, s'ouvrent malgré eux; de ces regards sur nos mains comme s’ils attendaient, s'ils espéraient ce que nous n'avons pas pouvoir de leur donner. Plusieurs ont même gardé une connaissance vague de la communion des saints: ils ne repoussent pas les prières qu'on leur offre; ils admettent que des épaules innocentes plient, sous le fardeau écrasant de leurs propres crimes; ils comptent obscurément sur ils ne savent quelle réversibilité.
Si nous osions ce sacrilège d'ajouter à l'évangile de l’Enfant prodigue, nous montrerions ce fils dernier né au moment de sa plus grande misère. Les sages lui ont enseigné que les pourceaux qu'il garde ne sont pas des pourceaux et que les glands qu’il leur dispute ont un goût terrestre et délicieux. Et lui, il sait bien que ce n'est pas vrai. Sans doute, ses maîtres lui ont-ils tout ravi, et jusqu'au souvenir de la maison où il fut autrefois un enfant heureux. Ils lui ont fait croire qu'il était né de père inconnu; ou même qu'il n'était né de personne. Mais parfois, accroupi au plus épais des porcs, il cède à des réminiscences mystérieuses, retrouve sur ses lèvres les syllabes d'un nom oublié, adoré; et dans sa bouche, le goût d'un pain autrefois rompu sur une nappe immaculée, –de ce pain qui était vivant…
C’est là de l’exception. La plupart crèvent de satisfaction et de complaisance; ils s’admirent, se rendent témoignage en toutes rencontres, ne tournent jamais les yeux vers tel ou tel moment de leur vie dont ils savent l'horreur... Mais même ceux-là! ces êtres plastronnant, et toujours à la parade, c'est impossible qu'à certaines minutes, ces gros hommes, politiques ou autres, avec leur jaquette, leur faux col, leur cigare et leur ventre, c’est impossible que dans certaines circonstances ils ne se voient pas eux-mêmes, tout à coup, tels qu'ils sont et seront éternellement.
Ah! le regard du mourant sur lui-même, –lorsque les confrères chuchotent, pour excuser la venue du prêtre: “Ce n’était plus lui; il ne s’appartenait plus…” J’imagine cette lucidité accablante du moribond, cette réapparition brutale des actes les mieux enfouis, – et la faim et la soif de pardon refoulées, parfois, depuis l'enfance, qui se manifestent enfin, crient, se délivrent, s'apaisent dans un dernier aveu: car il ne faut peut-être qu'un regard, qu'une larme, pour que tout l'immonde d'une vie humaine soit recouvert absorbé, consumé dans l’éternel Amour.

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François MAURIAC, “Propos pour le temps du Carême,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/458.