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Léon Blum parle de Jaurès

Référence : MEL_0457
Date : 25/02/1933

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 49e année, n° 19489, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

Derrière la figure de Léon Blum, François Mauriac reconsidère le personnage de Jaurès, rappelant son soutien à Émile Combes dans sa lutte "sauvage" contre l’Église. On voit l’antiparlementarisme de François Mauriac et son regret que l’Église laisse échapper la classe ouvrière.

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Léon Blum parle de Jaurès

Est-ce parce que je n'ai pu l’apercevoir de profil? Je ne retrouve pas, dans M.Léon Blum, l’insecte féroce, la mante religieuse des dessins de Sennep. La bouche est invisible; le binocle remplace les yeux; le front ne manque pas de lumière.
Tant de belles dames l'impressionnent, peut-être; car il adoucit sa voix et sa doctrine. A travers les murs, contemple-t-il en esprit la file des autos luxueuses, les grands chauffeurs et les pékinois minuscules qui attendent qu'il ait fini? J'aurais voulu lui souffler:
“Ces dames sont venues pour avoir peur, ne les privez pas de leur frisson.” Mais M.Léon Blum, qui est bien élevé, choisit de rassurer tout ce beau monde: à l’entendre, le socialisme ne coûtera pas une goutte de sang; nous nous réveillerons, un beau matin, en pleine idylle. Le socialisme est pacifiste, comme l'est aussi l'Eglise catholique, et pour les mêmes raisons. Dans Jaurès, “esprit synthétique, esprit symphonique”, l’habile homme met l'accent sur le lettré délicat, sur l'admirateur du moyen âge et des cathédrales, presque aussi éloquent... que Bossuet.
S'il craint d'effaroucher son auditoire, M.Léon Blum trahit, en revanche, un désir assez touchant de l'instruire. Il ne lui aurait rien coûté d'être brillant; mais il songe peut-être aux deux ou trois esprits qu'il pourrait atteindre. Aussi commence-t-il par le b-a ba de sa doctrine, et quelques petites mains étouffent des bâillements.
De Jaurès, de son désintéressement et, comme il ose dire, de sa sainteté, M.Léon Blum parla avec une passion telle que j'aurais rougi de ma froideur, si je ne m’étais rappelé un Jaurès bien différent de celui que son disciple, aujourd'hui, voudrait nous faire aimer.
Non que je l'aie jamais approché; mais on juge mieux de loin les montagnes et les hommes de cette importance. Elève d’un collège libre, sous le règne de Combes, la politique m’était plus familière qu’elle ne l’est d’habitude à cet âge: la partie qui se jouait affectait ma vie la vie profonde. La guerre sauvage faite aux ordres religieux, les coups affreux portés à l'Eglise de France, nous les ressentions presque dans notre chair. Or, à chaque instant, au bord de la chute, Combes était toujours sauvé par Jaurès. Pendant ces interminables années, le grand orateur socialiste assuma le rôle de terre-neuve, et rien ne s’accomplit que par lui.
Sans doute, aux yeux de M. Léon Blum et de Jaurès lui-même, c'était là prêter les mains à une besogne nécessaire et préparer, par les moyens les plus bas, le lit du socialisme. J'ai bien remarqué la petite phrase du conférencier sur le courage qu'il faut, pour avoir l'air, quelquefois, d'agir en désaccord avec ses idées. C'est qu'ici M.Léon Blum a pris la suite de son maître: lui aussi joue les terre-neuve de ministères, et a hérité de ce rôle ingrat qui, dans son parti même, fait horreur aux purs.
Pourtant, s'il avait développé ce point délicat, je doute qu'avec tout son esprit, M.Léon Blum eût atteint à nous faire prendre pour du courage le long abaissement de Jaurès sous Combes. Où j'ai failli crier, parce que malgré tout, le trait m'a paru trop fort, ce fut lorsque le conférencier cita les deux vers des Contemplations que Jaurès avait le front de s'appliquer à lui-même:

Je me suis étonné d'être un objet de haine,
Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Beaucoup souffert? Mais, plus encore, fait souffrir. C'est par lui que des retraites conventuelles furent profanées, de saintes filles jetées sur les routes. Il s'est fait le complice de ces honteuses violences; de ce “régime abject” dont les jeunes Français d'aujourd'hui, même à gauche, ne parlent qu'avec dégoût. Au début de sa conférence, M.Léon Blum put bien évoquer, d'une voix frémissante, Jaurès assassiné, à l'heure même où il se précipitait avec toute la puissance de son génie en travers des événements: au vrai, ce cime affreux l'a transfiguré; cette fin grande et tragique coupe court à toute controverse, et assure à jamais au tribun l'alibi du martyre.
Pourtant, l'histoire est l’histoire. Dans ce personnage que je dessine, artisan et soutien de la politique combiste, il ne faut pas voir une imagination de petit garçon catholique et fanatisé: ainsi apparut-il au plus pur de ses disciples, à Péguy, dont M.Léon Blum s'est bien gardé de prononcer le nom. Péguy a rompu avec Jaurès, parce que Jaurès s'enlisait dans le marécage parlementaire. M.Léon Blum se souvient-il du dernier entretien de Péguy et de Jaurès au moment où fut fondée l'Humanité? Comme le naïf disciple s'offrait à faire le journal avec ses amis, Jaurès leva les bras au ciel: “Des collaborateurs, s'écria-t-il, mon journal en est plein! Ce qui est difficile à trouver, ce sont les commanditaires!” Ce cri du cœur, M.Léon Blum a omis de nous le rappeler. En revanche, il nous a cité d'autres mots fameux.
Loin de moi la pensée de sous-estimer un orateur prodigieux. Il n'empêche qu'en rapportant les phrases les plus célèbres de son maître, M.Léon Blum avait l'air d'aligner, sur la table, des petites fusées noircies. L'image la plus connue me parut aussi être la plus mauvaise, bien qu'elle enchantât visiblement M.Léon Blum: le christianisme assimilé à “la vieille chanson qui berce la douleur humaine”. La splendeur d'une image réside dans une fulgurante conformité entre deux termes, tellement éloignés l'un de l'autre que le génie seul les puisse rapprocher. Or, qu'on aime ou qu'on haïsse le christianisme, amis et adversaires tomberont d'accord pour juger qu'il n'a bercé aucun sommeil, mais, au contraire, qu'il a introduit dans le monde un énorme bouleversement. Jaurès ne l'aurait pas nié; il le savait bien, cet homme qui, par la puissance de son verbe, put détourner de la vie spirituelle les foules douloureuses, mais qui n'empêcha pas l'aigle divin de fondre sur son propre foyer et de lui ravir sa fille unique.
Nous écrivons ceci sans la moindre haine sachant que dans le divorce, survenu entre Dieu et une grande partie de la classe ouvrière française, la responsabilité d'un Jaurès risque d'apparaître, au jour du jugement, moins écrasante que la nôtre, chrétiens de toutes confessions. Il est difficile de ne point souscrire, sur ce point, à l'implacable réquisitoire contre certains catholiques, paru dans le dernier numéro de la Vie Intellectuelle, publiée par les Pères Dominicains. L'auteur anonyme aurait dû, pourtant, rappeler, à leur décharge, que les catholiques, fussent-ils les plus dévoués aux intérêts matériels du peuple, apportent avec eux (même quand ils la dissimulent) une exigence qui ne vient pas d'eux, mais du Christ. A leurs yeux, il s'agit, sans doute, pour les ouvriers, d'obtenir, dans l'ordre économique, toutes les réformes essentielles; mais il s'agit aussi de se réformer eux-mêmes et de devenir des saints. Ceux-là seront toujours battus qui ne flattent pas les passions, qui ne caressent pas la nature. Voilà pourquoi l'étonnant n'est pas que, dans tel centre industriel, des centaines d'ouvriers professent le socialisme révolutionnaire; mais qu'au milieu d'eux, trente ou quarante garçons de la jeunesse ouvrière catholique (ceux qu'on appelle Jocistes) s'agenouillent chaque dimanche à la Sainte Table, vendent ouvertement leur journal qui tire presque à 100,000 et, en dépit des moqueries de l'atelier, demeurent purs.
Jaurès comparait les objections de Maurice Barrès au socialisme et aux morales laïques, à celles que les derniers païens formulaient contre le christianisme naissant. Maintenant, disait Jaurès, c'est au tour du christianisme de n'être plus qu'un squelette et le socialisme est devenu le germe. Mais il oubliait que l'Evangile détruisit les fondements mêmes du monde païen, et renouvela la face de la terre. Le socialisme, lui, dans ses parties les plus hautes, démarque le Sermon sur la Montagne, qu’il ampute seulement d’une espérance infinie. Dans la mesure où Jaurès avait faim et soif de justice, qu'était-il, sinon un chrétien? Et M.Léon Blum lui-même...
Pour le reste, comment une doctrine économique remplacerait-elle une religion? Elle peut, tout au plus, confisquer à son profit ce besoin que les peuples ont de Dieu (ce qui apparaît clairement Russie). Mais vous aurez beau dire: le germe, c'est toujours, et ce sera jusqu'à la fin des temps, le grain de sénevé qui a été jeté, une fois pour toutes, dans le limon humain par Celui que vous ne connaissez pas.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Léon Blum parle de Jaurès,” Mauriac en ligne, consulté le 20 août 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/457.