Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Les plis du manteau

Référence : MEL_0454
Date : 31/12/1932

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 48e année, n° 19433, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

Les plis du manteau

Enfant, je ne croyais pas que le premier jour de l'année fût pareil aux autres: le trottoir exhalait une odeur singulière; de mystérieux rayons traversaient la brume. C’était, aux coins des rues, les mendiants qui avaient du bonheur et de la chance à revendre. Les familles au complet supprimaient l'individu, occupaient la largeur du trottoir. L'ivresse des jouets neufs rendait les enfants insensibles à cette furie de baisers qui jetait sur eux la meute des cousins issus de germains. Aujourd'hui encore, j'ai beau me répéter qu'une convention des hommes a choisi ce jour entre les jours, impossible de travailler, de lire. Il y a quelqu'un dans la pièce, une grande forme voilée: l'année inconnue.
Un ambassadeur romain portait la paix ou la guerre dans les plis de sa toge: ainsi le destin du monde et celui de chacun de nous en particulier tient dans ce manteau encore fermé sur cette année sans visage.
Mais ce qui nous importe n'est pas tant de savoir si la guerre ou paix se dissimulent dans ces plis sombres, l'humiliation ou la gloire –ni même si la plus grande aventure qui nous reste encore à courir, notre propre mort s'accomplira à l'aube ou au déclin d'une de ces 365 journées. Car l'essentiel, à nos yeux, les plis du manteau ne le recèlent pas: nos dispositions intérieures pour accueillir ce fantôme silencieux, cela seul compte, et cela ne dépend que de nous. Voici le jour d’éprouver sa force, de descendre en soi-même, d'y faire silence.
Presque tous les hommes ressemblent à ces grands palais déserts dont le propriétaire n'habite que quelques pièces; et il ne pénètre jamais dans les ailes condamnées. Osons, aujourd'hui, nous avancer à tâtons dans ces ténèbres; déclouons les volets; cherchons d'où monte cette odeur fétide; reconnaissons l'endroit de la toiture par où l'eau pénètre. Que l'immense inconnu de 1933 ne trouve pas en nous de point faible. Tout nous menace, tout nous est péril, de ce qui déjà s’agite sous le manteau entr’ouvert, et non pas seulement la douleur, encore ignorée, mais aussi le plaisir qui avilit, la réussite qui tue. Soyons prêts à recevoir la douleur, le plaisir, la réussite, sans en mourir.
Il y a des époques de la vie où cette forme voilée qui passe avec nous la dernière veillée de décembre ne nous intrigue ni même ne nous intéresse. C'est le temps où le visage de l'année nouvelle est pour nous sans mystère, parce que nous savons d'avance qu’il est le visage même de notre passion. Tel est l’amour humain qui rend dérisoire à nos yeux tout autre malheur, toute autre espérance. Quand on aime, il ne peut rien advenir d'autre que l'amour; et nous croyons que les plis du manteau ne recouvrent rien que nous n'ayons déjà subi. Des hommes au cours d'une passion, ont été atteints par de grands deuils, et ils s’en sont à peine aperçus (comme ces blessés qui continuent de parler, d'agir et tout d'un coup ils voient qu'ils sont couverts de sang); et de même, des êtres, en plein triomphe, leur amour les empêchait de le ressentir: le silence de la seule voix qui importât pour eux les détournait d’entendre que le reste du monde les acclamait. A ceux qui aiment, l'année apportera rien qu'ils ne possèdent déjà. Nous imaginons Hermione ou Phèdre, au seuil de l'an nouveau; impossible, pour elles, de s’en rendre compte; elles ne peuvent savoir qu'elles passent d’une année dans une autre année, car leur fureur amoureuse ignore l'avenir; il n'y a pas d'avenir pour la passion, image de ce présent éternel qu’est l’enfer. Hermione et Phèdre se consument au milieu d’un désert; comme ces feux qui font fuir les fauves, leur douleur chasse les événements: il ne leur arrivera aucune aventure. Elles n’ont lieu ni d’espérer ni de craindre quoi que ce soit (il y a même, dans cette monotonie de l’amour, une possibilité de guérison). Que redouteraient-elles de l’année inconnue? Hors Hippolyte et Pyrrhus, personne n’a le pouvoir de les faire pleurer ou rire. Quand un homme se souvient d’une époque où il aimait, il lui semble que rien ne s’est passé pendant ce temps-là.
Notre indifférence au changement d’année n’a point toujours une cause aussi romanesque. Il n’est pas pire que la passion pour supprimer la conscience que les hommes ont du temps. Ce que nous conseillons ici, et qui paraît être la chose la plus simple: se recueillir au seuil de l’année nouvelle, représente justement ce que beaucoup de nos contemporains ont en horreur; et il n’est pas de poison qui ne leur semble délicieux s’il leur permet de ne point sentir ces passages, d’éviter des points de repère. Ceux-là ne s’inquiètent pas de connaître ce que les plis du manteau leur dissimulent parce que, quoi qu'il arrive: heur ou malheur, ils ont résolu de l'ignorer. Ils ne veulent pas le voir; ce sont les partisans de l'évasion hors la vie, –les intoxiqués qui couvrent l'Asie entière de leurs foules abruties; cette part immense de l'humanité assise dans les ténèbres de la mort et dont, à notre insu, nous sommes entourés, à Paris même (et tel est leur nombre que s'il nous était connu, nous en demeurerions accablés). Ces malheureux se moquent de l'année inconnue. Le temps ne les concerne pas; ils ont quitté le train qui emporte les autres créatures et croient avoir échappé à la fatalité des événements. Au vrai, ils ont créé une fatalité nouvelle; ils se sont assujettis à une puissance obscure et terrifiante. Les humbles malheurs et les humbles joies que la nouvelle année cache sous son manteau et distribuera aux enfants des hommes, ces jouets de deux sous ne sont pas pour los explorateurs des faux paradis: à eux, sont réservés hors série, la folie, l'assassinat el le suicide. Presque tous les jeunes criminels qui, ces derniers mois, ont comparu devant le jury de la Seine étaient des drogués. Presque tous les suicidés aussi. A ceux qui ont choisi de vivre somnambules, qu’importe l’an nouveau! Il ne sont plus de l’ordre du temps ; ils appartiennent à l’éternité (quelle éternité!). Leur sombre Maître est un ange immortel.
Mais nous possédons l’espérance, nous attendrons sans terreur que le manteau s’écarte lentement. Ce qui frémit sous ces plis: douleur ou joie, sera accueilli d’un cœur plein d’amour. Car nous sommes engagés dans un jeu où tout nous est gain. J’ai cru longtemps, avec Sainte-Beuve, que la vie était une partie qu’il faut toujours finir par perdre; mais nous détenons aujourd’hui le secret pour transmuer en victoires toutes les défaites de la vie. L’enjeu de cette partie, nous le possédons déjà, il nous est livré dès maintenant: Pax Dei, quæ exsuperat omnen sensum… Nous avons gagné d’avance.
Mais dans cette nuit de veille, il nous sera d’un moindre profit de contempler la grande forme encore inconnue, tout enveloppée d'événements et de nécessité, et qui s'approche de nous, que d'approfondir notre propre histoire durant l'année révolue, et d'en tirer les enseignements nécessaires. Que la vie humaine apparaît longue, si nous dénombrons les événements qui, en douze mois, nous ont assaillis! Circonstances extérieures: deuils, maladies, obscures menaces du corps, échecs, réussites… Mais d'autres drames se consomment dans les grandes profondeurs d'une âme: là, se déchaînèrent, peut-être, des tempêtes que Dieu seul put calmer, et qui n'émurent même pas la surface de l'être. Osons descendre dans ces régions sous-marines, où gisent les passions vaincues, les monstres informes, les souvenirs mal éteints.
Pourtant, ne restons pas enfermés en nous-mêmes: dans l'intervalle d'une seule année, des liens nombreux et dont quelques-uns nous demeurent inconnus sont allés de nous aux autres hommes. Combien en avons-nous aidés? A qui avons-nous fait du mal? Ne chassons pas de notre pensée cette foule muette à laquelle peut-être n'avons-nous su rien apporter, du bonheur sans prix qui nous est échu, –ceux-là, dont nous n'avons pas osé parler encore, et qui, eux aussi, détournent de l’an nouveau un regard plein de haine. Ce n’est pas une passion qui les rend indifférents à la nouvelle année. Mais ils savent, par une dure expérience, que les plus du manteau ne recèlent rien pour eux, –rien, pas même le travail qui permet à l’homme de manger à sa faim et de nourrir ses petits.
Le Voyage au bout de la nuit, ce livre asphyxiant dont on n’a que trop parlé à l’occasion des derniers prix, et dont il ne faut conseiller la lecture à personne, possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes les grandes villes du monde moderne. Humanité qui n’est le peuple, ni même le prolétariat, qui erre dans une jungle, au delà de tout espoir, de toute pitié, dans la saleté, dans la haine et dans le mépris de sa propre misère, –et le nom même de la charité ne lui est plus connu. Voici qu’avant sa naissance l’année 1933 nous est désignée comme sainte par le Souverain Pontife, parce qu’elle ramène le dix-neuvième centenaire de la mort du Christ. De chacun de nous en particulier, il dépend que cette sainteté éclate aux regards et éblouisse enfin ces millions de voyageurs perdus dans la nuit.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “Les plis du manteau,” Mauriac en ligne, consulté le 19 avril 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/454.