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L'Ami retrouvé

Référence : MEL_0449
Date : 22/10/1932

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 48e année, n° 19363, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF

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L'Ami retrouvé

Peut-être, comme on l'a souvent dit, l'homme cherche-t-il, dans la créature aimée, les qualités qu'il ne possède pas, et ne sommes-nous jamais mieux liés les uns aux autres que par nos différences. Mais il n'en va pas de même avec les amis que nous nous faisons dans le passé: ce sont nos semblables et nos frères que nous souhaitons de découvrir de livre en livre. Adolescent, quelques lignes du Journal de Maurice de Guérin m'ont suffi pour le sentir plus proche de moi que son Cayla ne l'est de mon Malagar.
Maurice de Guérin a ouvert nos yeux à la beauté du monde –non à sa beauté extérieure, comme l'avaient fait les grands romantiques: il nous a initiés aux muettes passions de la terre; il a donné à notre adolescence, faible et humiliée, la certitude enivrante d'être la conscience du monde végétal. C'était en nous que les arbres tourmentés par les vents d'ouest, que les collines où l'ombre des nuages filait, prenaient conscience d’eux-mêmes; en nous et par nous que la nature connaissait Dieu, et non seulement l'adorait, mais s'unissait à lui dans l'Eucharistie; ce que Guérin appelle magnifiquement: “Ce rendez-vous de Dieu et de toute la création dans l'humanité.”
Etait-ce un hasard si ceux de mes amis que j'aimais le mieux, André Lafon, Jean de la Ville de Mirmont, semblaient avoir hérité d'une part de ce secret dont le charme immobilisait Maurice de Guérin, au crépuscule, lorsque les oiseaux passaient au-dessus de sa tète, cherchant un gîte pour la nuit? André Lafon se comparait à une statue et il ne savait pas que Maurice de Guérin s'était servi de la même image, sur un promontoire du Val d'Arguenon, cette nuit de décembre où il ne donnait d'autre signe de vie que de lever la tête lorsque sifflait l'aile des canards sauvages.
Mais nos amis disparus emportèrent avec eux, dans la mort, les poètes que nous avons chéris ensemble: à mesure que nous nous éloignions de notre jeunesse et des tombes où nos bien-aimés sont redevenus poussière, le souvenir de Maurice de Guérin pâlissait, s'effaçait. Ma mémoire avait laissé fuir ces vers sublimes de Maurice, où nous avions trouvé la formule, même de notre destin:

Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage,
Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs de nos dieux m'on touché dès l'enfance;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m’entraînait bien loin dans l’ombre et les secrets.

Ainsi, la vie nous appauvrit et, à mesure que nous avançons, nous démunit de nos richesses les plus pures. Mais il est des hommes qui les recueillent pour nous et qui, lorsque nous pensions avoir tout perdu, nous rendent au centuple ce que notre cœur n'avait pas su garder. Quelle gratitude ne devons-nous pas à M. l'abbé Decahors, professeur à l'Institut catholique de Toulouse, dont la thèse sur Maurice de Guérin, admirable biographie psychologique (Bloud et Gay, édit), nous aide à suivre tous les méandres de cette destinée, sans vaine indiscrétion, sans curiosité basse! En histoire littéraire, il n'y a d'ailleurs, que l'amour qui ne soit pas aveugle; lui seul ne s’égare pas. Nous n'avons que faire de l'érudition sans amour, quand il s'agit de Maurice. Il a fallu que la passion qui portait un Barthès, un Abel Lefranc, un Ernest Zyrimsky, un Decahors à consacrer aux Guérin une part de leur vie ait été pénétrée de tendresse, pour avoir été si féconde.
Qu'il eût été surpris, ce Maurice, tellement solitaire que, dans un sombre jardin de Paris, il en était réduit à étreindre un tronc de lilas, s’il avait su qu'après un siècle, il serait toujours vivant et jeune dans le cœur de ses amis; que sa chère ombre marcherait auprès des garçons de vingt ans, dans les rues, comme lorsqu'il traversait les Tuileries, avec Barbey d'Aurevilly, et qu’au déclin du soleil, ils y admiraient les massifs éblouissants. Le ciel des boulevards, ce soir-là, était couleur de “taffetas bleu”…
Quelques-uns s'étonneront qu'un homme puisse donner le meilleur de son temps à une famille disparue, –fût-ce la famille de Guérin... Mais l'énorme travail de M. l'abbé Decahors nous aide à mesurer, mieux que nous ne l'avions fait encore, l'ampleur de tragédie guérinienne. Toutes les passions humaines ont mené leur jeu autour de cet adolescent enfermé et triste, de ce jeune Français catholique, mais adorateur secret de Cybèle, –de ce berger Atys à qui fut imposé le baptême et qui se défendait de le renier, –de ce Guérin, enfin, que Barbey d'Aurevilly appelait “Endymion” et qui était “écartelé à deux mondes”.
Chose étrange: dans ce drame, les personnages les plus célèbres, Lamennais, Lacordaire, jouent un rôle de comparses. Ils sont ceux qui n'ont pas compris Maurice; ces prétendus connaisseurs d'âmes sont passés à côté de cette âme et ont à peine tourné la tête. Dans cette Chesnaie où Lamennais gonflait l'outre des Paroles d'un croyant, on souffre que personne n'ait été là pour lui prophétiser que de ce qui s'écrivait dans cette maison lugubre, nous ne retiendrions rien, hors les secrètes pages du Journal qu'au fond de sa petite chambre Maurice de Guérin rédigeait dans un cahier vert.
Doute de soi, timidité, langueur, faiblesse d'un corps déjà blessé, il fallait un amour très ardent, une amitié très patiente pour traverser cette brume épaisse où Maurice de Guérin se dérobait et pour atteindre ce cœur de feu. Seule, Eugénie (et peut-être Barbey) n'eut à tenter aucun effort; car leurs cœurs n'étaient qu'un cœur, comme Gilberte Périer l'a écrit de Blaise et de Jacqueline Pascal. Eugénie, la sœur passionnée mais toute pure de ce René, dont la gloire posthume, par un étrange destin, recouvrit et, pour de longues années, éclipsa celle de son frère chéri. Aujourd'hui, Maurice de Guérin a repris sa vraie place, sans qu'Eugénie ait rien perdu de la sienne, et bien au contraire: car nous ne l'aimons plus seulement, cette sainte fille du Cayla, pour l'humble parfum de lavande et de fenouil qui monte des pages de son Journal. Dans ce drame immense où un jeune cœur, d'abord tout à Dieu, cède peu à peu aux enchantements de la terre et brûle, feu du ciel, entre deux mondes, elle lutta, elle souffrit, pour le salut de son frère, avec une foi sublime. Sur le plan humain, comme elle semble être la plus faible, dans la cuisine du Cayla, cette pauvre enfant campagnarde qui récite l’Angélus et qui ne sait pas qu'à la même heure, Maurice de Guérin, élégant et beau, s'assied à une table du Café Anglais, avec Barbey d'Aurevilly et cette femme qu'ils appelaient Cécilia Métella... Et pourtant, Eugénie finit par être la plus forte; elle prit dans ses bras le frère qu'elle avait déjà porté, enfant, et déposa son corps aux pieds du Dieu caché dans la petite église d'Andillac.
Cette fille très pure traversa, sans en recevoir la moindre atteinte, les passions de Maurice; elle foula impunément des cendres mal éteintes; et la baronne de Maistre confia à cette vierge, nourrie de Dieu, son malheureux amour pour Maurice. Elle se trouva mêlée, en toute innocence, aux plus basses mesquineries familiales; sans doute, fit-elle aussi verser bien des larmes à sa belle-sœur Caroline de Gervain, l'Indienne charmante que Maurice, jusqu'à la mort, dut feindre d'aimer: autour du lit où il agonise, on imagine cette rivalité muette, qu'il suit des yeux, et qui le déchire, entre la jeune femme jalouse et la grande sœur que la souffrance rend amère. Toutes les deux le ramèneront au Cayla, et il expirera entre ces deux cœurs. Mais, quinze jours après sa mort, Caroline s'éloigne et disparaît. Et Eugénie demeure seule, enfin, auprès de cette tombe, victorieuse, toute ramassée sur ses souvenirs, gardienne presque farouche de la mémoire chérie que le monde s'efforce encore de dérober à Dieu.

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François MAURIAC, “L'Ami retrouvé,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/449.