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La Terre ingrate

Référence : MEL_0444
Date : 13/08/1932

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 48 année, n° 19293, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

François Mauriac médite sur la disparition du lien vivant qui, jusqu’à l’époque de sa jeunesse, unissait les hommes à la terre et à la nature. La continuité représentée par l’enracinement de la lignée familiale est elle-même menacée.

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La Terre ingrate

En août, le plus tard possible, me résigne à pousser les volets de la vieille maison. Le tranchant de l’azur entre dans les mêmes coteaux. Les chevaux de labour remplacent les bœufs de mon enfance, mais ceux du voisin s’appellent toujours Caoubet et Laouret, et ces noms trainent dans le silence bourdonnant de mouches; ils remontent du passé, éclatent à la surface de ce jour vide. Comme la faucheuse mécanique ne peut couper l'herbe sous les arbres à fruits, je reconnais ce bruit d'autrefois: l'aiguisement d'une faux.
Pourtant, nul symbole ne jaillit plus pour moi du sommeil des vignes sulfatées: je cherche seulement à me rappeler le prix du sulfate. Si, coiffé d’un chapeau de soleil, j’avance à travers le vignoble embrasé, ce n'est plus pour y ressentir cette inspiration enivrée des jeunes Hébreux dans la fournaise; mais, écartant les feuilles bleues, je cherche des traces de maladie. Autrefois, mes parents prenaient sur eux ces pauvres soucis; nous nous moquions bien de leurs alarmes et, indifférents à leurs calculs angoissés, nous faisions notre vendange d’images, d'émotions et de songes.
Comme la terre vivait pour mes amis et pour moi! Dans cette époque fabuleuse, où il existait encore des jeunes gens qui ne se lassaient pas de se réciter les uns aux autres des poèmes, sans doute arrivait-il que nous trouvions notre plaisir aux Tristesses d'Olympio ou à la Maison du berger; mais de ces blasphèmes romantiques contre la nature (Nature au front serein, comme vous oubliez!), nous ne retenions que l'éloquence. Il nous était impossible de les prendre au sérieux, car nous dormions contre la terre vivante, nous nous penchions sur son sommeil de la deuxième heure, et dans l’immense vibration des grillons, des sauterelles et des cigales, nous étions attentifs à ses balbutiements.
La terre ne nous trompait pas. Avec quelle joie nous la retrouvions, chaque année, au début des vacances! Sans doute, il arrive, qu'un garçon ait de la peine à s'éloigner de ce Paris où, au long d'une année, tant de liens eurent le temps de se nouer entre les cœurs. Sous les marronniers malades de juillet, dans les carrefours nocturnes, au fond des auberges charmantes de la banlieue, il faut dire adieu à des infidèles dont on épie vainement le chagrin et qui vous tuent en ne pleurant pas. Mais alors, aucun de nous ne doutait que le “cher pays” ne détint tous les philtres qui guérissent. “Demandez au pays de bénir votre retour...”, m'écrivait André Lafon. Il ne me séparait pas de ma terre dans son cœur. Oui, il avait pris son ami en pleine terre, avec sa motte. Il ne savait pas me parler de moi-même sans évoquer “le jardin aux charmilles, la terrasse, le point de vue, et encore l'autre côté de la maison, les prairies où le foin est peut-être en meules, l'horizon de coteaux, les roules endormies sur lesquelles, tous ces soirs, la lune a dû veiller”. Ainsi mêlions-nous sans effort le plus secret de notre vie à la secrète vie du monde. C'est grâce à l'humble André Lafon que je crois avoir compris Maurice de Guérin: l'un et l'autre font aimé la nature jusqu'à l’hallucination et jusqu'à en faire la rivale de Dieu. Mais tandis que Guérin ne consentit jamais à choisir entre le Créateur et le créé (il compare sa pensée à “un feu du ciel brûlant à l'horizon entre deux mondes”, ce qui, sans doute, autorise M. Robert Kemp à le traiter de velléitaire!), André Lafon, lui, tout de suite préféra Dieu, laissant à la nature la seconde place. Mais jusqu'à la fin, elle fut sa plus sûre amie: à la veille de sa mort, en 1914, le frêle soldat ne retenait d'une harassante marche nocturne, que cette vision: “J'ai revu toutes les étoiles à la fois par une belle nuit sur les routes...”
Il se peut que dans ce sentiment exalté, grande ait été la part de la littérature et du factice; et ne pourrait-on se livrer ici à des variations freudiennes, chercher de quelles autres passions cette ferveur panthéiste tenait la place? Mais, évasion ou “transfert”, ce n’est pas notre propos de nous livrer ici à ces recherches.
Aujourd’hui, le pauvre panthéiste à son déclin exige follement de la terre qu’elle se souvienne des morts qui l'ont aimée. Il éprouve enfin jusqu'au fond l’amertume de Vigny:

Nous marcheront ainsi, ne laissant que notre ombre
A cette terre ingrate où les morts ont passé.
Nous nous parlerons d’eux...

Une brume tremble sur les landes: réserve immense de torpeur qui va s’étendre sur la plaine jusqu’au crépuscule. C’est dimanche, et je n’entendrai même pas le bruit des sulfateuses. Caoubet et Laouret dorment dans l’étable noire. Les cloches des vêpres ne sonnent plus dans les villages sans prêtres et “les grands pays muets”, dont parle Vigny, ne sont muets que parce qu'ils sont mourants. Combien de temps nous faudra-t-il pour reconnaître que cette vie qui se retire d'eux, c'est la nôtre? Par le flanc ouvert des coteaux, notre jeunesse déjà s'est répandue et perdue. Hier soir, sur la terrasse, alors qu'aux étoiles filantes répondaient les pauvres fusées d'une fête locale, il n'y avait plus en moi de quoi animer la grande mécanique céleste, plus assez de vie pour en insuffler à ces mondes morts. Mes frères endormis, n’était-ce pas notre façon de nous affirmer les maîtres de l’Univers? Nous lui prêtions notre propre cœur, la passion, la souffrance et les songes de notre jeunesse. Hélas! l’homme déclinant découvre que ce n’est pas sa vie toute seule qui se retire lentement de la terre mourante: tous ceux dont il est seul à se souvenir, et qui ont rêvé à cette terrasse, mourront avec lui-même, une seconde fois. A ma mort, cette terre se déchargera d’un coup de tous ses souvenirs, elle aura perdu la mémoire.
Nos parents n’ont pas connu cette angoisse, parce que ce n’était pas à leur vie éphémère qu’était suspendue la vie du domaine, mais à la race, à la famille qui, croyaient-ils ne périrait pas. En dépit du phylloxéra, des mauvaises années, du Code Civil, des Partages, ils ne doutaient pas que le domaine après eux dût passer à leurs enfants et à leurs petits enfants. “Quoi qu’il arrive, ne vendez jamais la terre.” Ce fut toujours une de leurs dernières paroles. On s’arrangeait pour ne pas la vendre, et pour que les propriétaires d’un seul tenant gardasse leur unité. Depuis la Révolution, il y eut toujours, par génération, un oncle, célibataire, dont la part revenait aux neveux, afin que l’héritage, à peine divisé, se reformât. La terre demeurait fidèle à la famille, à travers tout. Cette union d’un domaine et d’une race paraissait être à l’épreuve de l’étatisme et de la fiscalité. L’aïeul pouvait ramener en paix cette terre sur son corps mourant: il avait voulu qu’elle couvrît son tombeau parce que, périssable, il n’en avait pas moins contracté avec elle une alliance qu’il croyait éternelle.
Aujourd’hui, l’alliance est dénoncée. Il y aura un jour, dans une étude de campagne, cette affiche rose fixée au mur par quatre punaises: Vente d’une propriété, vignoble, maison de maître, vastes communs… Et bien plus tard, un jour, un vieil homme s’arrêtera au portail, tenant un enfant par la main. Ce sera vers cinq heures après midi. Entre les vignes pâles, toutes les masses feuillues paraîtront sombres, sauf les aubiers, dans la boue durcie de la Garonne, et les prairies embrasées de Sauternes. L’azur blêmira sur le dur et noir horizon des landes. Un souffle, que les visages humains ne sentiront même pas, entrainera vers le sud les molles fumées de la plaine. Une seconde, un seul entre tous les oiseaux oublie de ne pas chanter, et leur silence imite l’immobilité des feuilles. Un être vivant, sur ces routes, risquerait la mort… Et pourtant, j’imagine cet homme vieilli en qui se retrouve quelques-uns de mes traits. J'entends les paroles qu'il prononce à voix presque basse, et le petit garçon lève une tête curieuse: “Là fenêtre à droite, c'est là ou travaillait mon pauvre père... Ce qu'il faisait? c'étaient des romans. Les hortensias du perron sont morts. Ils ont arraché la vieille vigne. Mon père croyait que les ormeaux, devant la maison, étaient près de leur fin; ils sont toujours là, malades, mais vivants... La mère de mon père... J'avais ton âge quand elle est morte. Je ne revois que sa silhouette lourde au tournant de l'allée. Les traits se sont effacés...”
Une ombre inconnue s'avancera sur le perron et le vieil homme, traînant le petit par la main, redescendra la côte.

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Citation

François MAURIAC, “La Terre ingrate,” Mauriac en ligne, accessed January 23, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/444.

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