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L'âge de la réussite

Référence : MEL_0441
Date : 02/07/1932

Éditeur : L'Echo de Paris
Source : 48e année, n° 19251, p. 1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Editorial

Description

Réflexion philosophique sur la vanité et les retombées mortifères de la réussite professionnelle et sociale : la réussite isole des autres. Parallèle avec la beauté et le charme des jeunes femmes qui contribuent à les méconnaître.
Problème : "comment ne pas s’endormir dans le terminus de la réussite" ? Quelle alternative envisager pour ne pas perdre son âme, ne pas mourir d’un point de vue spirituel ? Souvent c’est le corps qui, par ces éventuels défauts de fonctionnements ou dérapages, se charge de rappeler le quinquagénaire "arrivé" aux vrais enjeux qu’implique "vivre". Lorsque poussé vers le fait d’être fini, l’être humain a l’opportunité de recommencer à vivre : il naît à lui même, en conquérant à nouveau la maîtrise et la connaissance de son âme.

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L'âge de la réussite

Lorsqu’un homme s’aperçoit qu’il n’est plus jeune, il y a longtemps déjà que la jeunesse l’a quitté. Un reste de chaleur lui faisait illusion: l’élan primitif le soutenait encore. Peut-être éprouvait-il parfois, au réveil, à l’heure de la barbe, un peu d’étonnement er de gêne: eh quoi? ces tempes blanchissantes? ces poches sous les yeux? Mais il avait bientôt fait les retouches nécessaires, d’après le modèle du jeune homme dont il gardait en lui l’image intacte: car nous ne nous voyons pas nous-même, les glaces ne nous servent de rien, –sauf ces miroirs vivants que sont les autres et qui, eux, ne trompent pas.
Ce n’est pas que les sentiments des autres, à notre égard, s’appauvrissent; ils se compliquent au contraire: tel homme que je sais aurait pu marquer sur son agenda le jour précis où il reconnut, pour la première fois, dans l’attitude et dans le ton d’un interlocuteur plus jeune, un rien de déférence, une nuance de respect. Et à partir de ce jour-là, il en retrouva partout les signes, comme si ses cadets se fussent en même temps donné le mot.
Sans doute, il n’avait pas encore atteint l’âge où, pour entrer en rapport avec les êtres, il lui faudrait presque toujours l’occasion de livres à signer, d’une préface à écrire, d’une apostille à une lettre de recommandation, ou, plus simplement, de quelques billets pour finir le mois. Mais peut-être déjà, les jeunes femmes, naguère si simples et si gaies, commençaient à lui parler de Proust avec une inquiétante persistance. L’écrivain découvre peu à peu ce don redoutable de la maturité: autrefois, il n’avait pas à craindre que les raseurs de naissance et de profession; aujourd’hui, c’est lui qui les suscite, qui les crée en quelque sorte par son seul aspect: dès qu’il approche, les femmes les plus gracieuses se mettent à avoir des idées.
Ce n’est plus lui-même qu’elles voient, mais le personnage qu’il est devenu. “Vous êtes devenu quelqu’un…” Cette flatterie touche l’homme mûr mais le laisse rêveur: il s’agit de vivre dans ce “quelqu’un”, de n’y pas mourir étouffé. “Vous êtes arrivé…” Arrivé où? Parlement, Ministère, Institut, tout le monde descend. Il s’agit de ne pas s’asseoir sur ses bagages (on dit aussi: “Vous avez déjà un joli bagage…”) Il s’agit de prendre un nouveau départ, de ne pas s’endormir dans le terminus de la réussite.
Même chez un être qui n’est pas vil, la tentation demeure forte, l’âge venu, de ne plus lutter, de s’attabler, de consentir à être ce personnage nanti que voient les autres. Il se dit qu’après tout, cette apparence, en quelque sorte officielle, que le monde encense, n’est guère moins lui-même que n’était le jeune homme aimé d’autrefois. Car un jeune homme est rarement chéri pour son âme, mais pour cette lumière fugace qui le touche un peu de temps, ni plus ni moins que des millions d’autres. L’importance du quinquagénaire, l’air qu’il déplace et la place qu’il occupe le différencient, l’isolent de la masse; il siège bien en vue et dans un bon éclairage. La jeunesse des êtres, au contraire, éblouit, aveugle, empêche de les voir. La femme elle-même ne devient à nos yeux une personne réelle qu’au tournant de l’âge: trop jeune, elle interpose entre nous et son cœur véritable une brume de charmes que bien peu d’hommes savent franchir, dépasser: et c’est pourquoi les plus aimées furent souvent les moins connues –pourquoi tant de belles histoires d’amour finissent mal.
Ainsi l’homme mûr cherche à se consoler en médisant de la jeunesse; il découvre encore bien d’autres sophismes pour consentir à n’être plus qu’un personnage d’estrade, pour s’endormir dans sa réussite, pour feindre de s’y sentir heureux et aimé. Il somnole… Mais c’est alors que souvent il est alerté et tenu malgré lui en éveil: il ne sait quoi se passe au plus secret de sa chair… ce peut n’être presque rien, –si peu de chose, en vérité, qu’il ne sait en décrire les symptômes au docteur. Même pas une vraie souffrance: simplement “il sent son cœur”, il ne perd jamais conscience de ces battements trop forts, irréguliers; il est obligé de penser que cette pulsation ne s’est interrompue ni jour ni nuit, depuis un demi-siècle. Quelquefois il s’agit d’un désordre plus précis: le médecin hésite, tourne autour d’un mot qu’il ne prononce pas, mais qui s’inscrit sur les murs du cabinet en lettres de feu. Dehors, un tramway sonne; un disque tourne dans la maison voisine. Cette fois, “cela” te concerne, –cela qui n’existait, croyais-tu, que pour les autres. Car la mort dont le moraliste a dit que nous ne pouvons la regarder en face, c’est la nôtre: pour celle d’autrui, nous l’avons toujours fixée avec courage et sans le secours d’aucun verre fumé.
Voilà le dormeur éveillé; cette fois, il s’agit de lui et de lui seul. L’homme “arrivé” aussi haut qu’il soit arrivé, découvre que c’est toujours, finalement, à une salle d’attente que nous aboutissons, –et il regarde battre, au vent de l’éternité, la porte qui ouvre que le gouffre. Une main s’est posée, d’abord doucement, sur son épaule; puis elle a étreint son cœur, ou immobilisé ses jambes, ou l’a pris à la gorge… Il est vivant encore; il est sauf, mais ne dormira plus désormais. Il n’en a guère envie; peu lui importe si les gens ne connaissent que cette façade plus ou moins ornée de sa “réussite”: cette prison n’est plus une prison, mais une cellule; celle que sainte Catherine de Sienne appelait “la cellule de la connaissance de soi-même”. Et plus il aura le courage d’y demeurer seul et plus il sera digne d’y découvrir une présence. C’est quand il croyait tout fini, et c’est quand le monde, peut-être, dit de lui qu’il est un homme fini, qu’il a le sentiment de commencer, de naître.
Cependant son personnage continuera de faire, au dehors, les gestes et les œuvres nécessaires avec l’aisance, la promptitude, et, d’un mot, l’inspiration du bon serviteur qui devine les désirs du maitre. Même les hommes les plus surmenés: un Tardieu, un Herriot, je ne sais si, à leur manière, ils font oraison, mais ils le pourraient, sans s’interrompre de jouer serré. Au vrai, la liberté d’action extérieure de ces grands politiques est fort réduite: leur parti, la Chambre, mille contingences ne leur laissent qu’une marge étroite pour agir sur les événements. Ainsi en est-il de chacun: c’est à l’intérieur que nous demeurons libres et que se joue le seul drame qu’il nous appartienne de dénouer. Qui put jamais se croire maître de l’univers? Mais le dernier des hommes reste, jusqu’à la mort, le maître de son âme.

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Citation

François MAURIAC, “L'âge de la réussite,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/441.