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Le Sourire de Giraudoux

Référence : MEL_0437
Date : 14/08/1937

Éditeur : Le Temps
Source : 77e année, n°27733, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Sourire de Giraudoux

Nous feignons de croire que la critique des écrivains vivants est possible, mais nous savons que le plus souvent elle est un leurre et que l’art du critique consiste à tourner autour de ce qu’il doit taire, à ne pas voir, à ne pas ramasser la grosse clef que l’auteur insouciant à chaque page lui jette.
Que ce soit par charité, discrétion, pudeur ou prudence, reconnaissons qu’il serait difficile d’étudier, sans cet aveuglement volontaire, l’espèce d’écrivains dont toutes les pensées, grandes et petites, viennent du cœur et sont d’origine viscérale. Mais l’étrange est que presque toujours les écrivains “objectifs”, ceux qui ne se livrent pas dans leurs ouvrages, ne bénéficient pas moins de cette discrétion, et que la critique témoigne à leur sujet de la même gentillesse myope ou de la même rosserie sans portée.
J’y songeais ces jours-ci à propos de Jean Giraudoux, en relisant deux scènes magistrales d’Amphitryon 38. Personne, à ma connaissance, n’a mis l’accent sur la virulente passion qui anime tout ce théâtre: celle même qui embrase les visages charmants et terribles qu’a peints La Tour, –visages que celui de Giraudoux rappelle par une ressemble dont je suis sais et enchanté, à chacune de nos rencontres.
Il n’est pas jusqu’au nuage dont l’auteur d’Electre enveloppe sa moquerie qui ne rappelle les ruses auxquelles avait recours la gent encyclopédiste. Mais pour notre ami il ne s’agit plus de ménager le roi très chrétien, ni les jésuites, ni le bénin M. de Malesherbes: le beau nuage diapré autour de ses audaces ne le protège contre personne. Il est la condensation même de la poésie dont il s’enchante et où il se complaît, au point d’en oublier la passion qui le tient.
Quelle passion? Les dieux l’irritent. Les dieux… Est-ce assez dire? Je n’ai pas sa Judith sous la main. Je crois bien qu’il n’a rien écrit de plus fort au théâtre que cette pièce qui fut un demi-échec. Ici, il se mesurait avec son véritable adversaire; il l’appelait par son nom qui n’est pas Jupiter. C’est autour du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qu’il menait sa danse redoutable, –autour du Dieu de douceur et de consolation, celui vers qui le psalmiste élève cette plainte si peu giralducienne: “Le sacrifice selon Dieu c’est un esprit brisé… Le cœur contrit et brisé, vous ne le méprisez jamais…”
Tous les gracieux coups de patte que Giraudoux prodigue ailleurs à Jupiter, ne visent-ils pas Celui qu’une seule fois il a attaqué de front, sans bassesse ni haine, il va sans dire: son œuvre, c’est l’esprit du dix-huitième siècle français, mais épuré et décanté, aux prises avec l’Ange. Quel progrès! Notre Voltaire ne serait plus capable d’écrire ni de penser: “Ecrasons l’infâme!” et son sourire ne nous semble plus hideux, mais ravissant: c’est le sourire de Jean Giraudoux.
Aucun parti en France ne sait tirer profit de ses richesses, Giraudoux est la fleur unique de ce que nos maîtres dévots appelait l’école sans Dieu. Or, cette école, en quête depuis un demi-siècle d’une morale, a toujours compté, pour la découvrir, sur des professeurs en Sorbonne et sur des inspecteurs d’académie… Que n’a-t-elle eu recours à ce lauréat du lycée de Châteauroux qui, dans la cour de récréation, s’amuse à lancer contre le ciel des flèches enrubannées? Est-ce à moi de leur donner l’idée du magnifique petit catéchisme humaniste que recèle l’œuvre, et surtout le théâtre, de Jean Giraudoux?
Petit catéchisme de terre, bien sûr, et qui, à l’usage, se briserait contre l’autre. Car l’esprit de Giraudoux heurte de son tranchant une pierre dure contre laquelle la sagesse grecque déjà s’est émoussée: cette pierre originelle, ce péché; il se fie à la nature et ne sait pas qu’elle est blessée: “Quand l’homme va droit, il se déforme, écrit Chesterton. Quand il suit le bout de son nez, il se casse le nez.” Il n’empêche que le petit catéchise me giralducien serait une merveille. Et, même réduit en poudre par l’autre, les débris en seraient précieux et utiles aux enfants des hommes.

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François MAURIAC, “Le Sourire de Giraudoux,” Mauriac en ligne, consulté le 24 mars 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/437.