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La Grâce dans Polyeucte

Référence : MEL_0435
Date : 20/05/1937

Éditeur : Le Temps
Source : 77e année, n°27648, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Tribune libre
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La Grâce dans Polyeucte

Je n’ai pas vu Polyeucte, ces jours-ci, à la Comédie-Française; mais j’ai lu, à propos de ces représentations, de passionnants articles. Vingt-cinq années n’ont pas détruit l’image qui m’est restée de Mounet-Sully dans le rôle de Polyeucte. Absent et comme vidé de lui-même, il était tout entier occupé par le protagoniste essentiel de la pièce: la Grâce. En 1643, la Grâce occupe et déjà obsède les esprits: l’Augustinus de Jansénius a paru trois ans plus tôt: Blaise Pascal se convertira trois ans plus tard. Le miracle de Polyeucte est de rendre visible et presque tangible cette puissance cachée au plus secret de l’être; c’est de jouer le Surnaturel au naturel.
A peine entrevoyons-nous, au lever du rideau, ce jeune seigneur arménien tendre et brillant que fut Polyeucte. Déjà il n’est plus là; rien ne reste de lui qu’une apparence. Ce n’est plus Polyeucte qui vit, mais Jésus qui vit en Polyeucte. Ceux qui l’ont aimé s’irritent de se débattre contre cet absent. Lui, il ne les voit pas: son regard porte au delà. Comme les yeux à demi aveugles de Mounet-Sully le servaient! Très loin au-dessus des choses et des êtres, écartant tout le sensible, ne s’arrêtant à rien d’humain, ils cherchaient une autre lumière, une éternelle clarté.
Si Pauline le retient encore, c’est que la Grâce y consent. Elle l’intéresse dans l’exacte mesure où cette grande âme encore païenne est déjà pénétrée de ce trait de feu dont elle ne sent pas la brûlure. Et déjà le regard de Polyeucte sur Pauline est celui dont il l’enveloppera éternellement dans la fulguration des trois Personnes. En vain se dépense-t-elle en paroles profanes, en supplications amoureuses, en reproches tendres, rien n’atteint ce cœur dépris, dépossédé. Ecoute-t-il seulement? La “source délicieuse” est pour lui dénuée de délices. (Pierre Brisson qui parle avec une juste sévérité des Stances de Polyeucte aurait dû mettre à part la première: ces quatre vers sont parmi les plus beaux de notre langue: “Source délicieuse en misères féconde…” et aussi: “Saintes douceurs du ciel, adorables idées…”.)
En proie à Dieu, Polyeucte n’est plus Polyeucte. Pauline jusqu’à la fin reste Pauline. A mon sens, il est vain de chercher ce qu’est cet amour de devoir qu’au début de la pièce elle prétend ressentir pour Polyeucte et qui ne la détourne pas d’aimer encore Sévère. Ce n’est pas ce qu’une jeune femme nous dit de ses sentiments qui compte, mais ce qu’elle ne nous dit pas, ce qu’elle ignore elle-même. Pauline raffine sur l’état de son cœur comme toutes les précieuses de son temps, et ses dissertations n’ont aucune importance, ne nous renseignent en rien.
Pour comprendre Pauline, il faut partir de ce qu’en dit Polyeucte: “Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne”. C’est une race très particulière de femmes que ce vers désigne. Pauline nous est bien connue; nous l’avons rencontrée à des tournants de notre vie. A l’extrême bord de la religion, un peu en deçà, sur le point d’y pénétrer, j’ai toujours découvert les plus grandes âmes féminines. Déjà tout à Dieu, elles gardent encore l’allure libre du siècle et des vertus proprement humaines. La nature laisse lentement la Grâce l’envahir, s’oppose sans résister. Certes, elles se dépasseront dans la sainteté, ces nobles femmes, si elles deviennent des saintes; chez ces païennes de la dernière heure déjà inondées de lumière, un charme éclate pourtant, ce charme de Pauline que la Grâce ne détruit pas, mais qu’elle recouvrira peut-être de cendre.
La grandeur de Pauline la rend sensible à toute grandeur, même à celle-là qu’elle juge absurde. Elle s’imagine avoir encore de l’inclination pour Sévère, ce jeune officier philosophe et bien élevé, et déjà elle n’a d’yeux que pour l’époux au regard fou, qu’un certain Jésus lui a ravi, pour ce Ganymède qu’elle se forçait à aimer, et qu’elle voit disparaître, tenu dans des sphères toutes puissantes.
La beauté du caractère de Pauline, c’est que la Grâce n’y détruit pas la nature; elle se fraie une route, chemine à travers ce cœur, à travers cette chair, utilise ce sentiment si particulier qui nous attache d’autant plus à un être que nous allons le perdre. Quand Pauline laisse échapper le cri sublime: “Mon Polyeucte touche à son heure dernière”, la force du lien qui l’attache à ce condamné à mort se découvre à elle tout à coup. Il va mourir, et sa vie dès lors prend une valeur démesurée. Il préfère mourir, il préfère la mort à Pauline, et voilà l’intolérable et en même temps la merveille: cette mort, il ne la choisit que parce que, à ses yeux de chrétien, la mort n’existe pas. Pauline sent obscurément que Polyeucte ne la quitte que pour la rejoindre, qu’il lui fixe un mystérieux rendez-vous: elle le traite de fou et d’aveugle; mais déjà son cœur précède sa raison ; ses pensées, touchées d’un rayon inconnu, cheminent bien au delà des paroles qu’elle profère. A son insu, l’orage d’amour d’où va bientôt jaillir cet éclair: “Je crois, je sais, je vois, je suis désabusée” s’amasse dans ce cœur plein de passion. La jeune femme avance à tâtons, dans la ténèbre païenne, en poussant des cris; mais elle entrevoit une lueur, elle sent sur sa figure le froid de l’aube.
La délectation victorieuse de la Grâce, c’est Polyeucte; comme Phèdre sera ce terrible abandonnement du coté de Dieu dont se plaignait Pascal. Ce Dieu qui choisit Polyeucte et qui livre Phèdre à son crime, qui feint de damner une jeune reine malgré soi perfide et incestueuse (mais qui la sauvera justement à cause de ce “malgré soi”), voilà tout le drame de la Grâce tel que le dix-septième siècle français l’a compris, la vécu, l’a fixé à jamais dans le plus beau langage humain.

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François MAURIAC, “La Grâce dans Polyeucte,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/435.