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Le détachement de l’artiste

Référence : MEL_0434
Date : 09/04/1937

Éditeur : Le Temps
Source : 77e année, n°27608, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Tribune libre
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Le détachement de l’artiste

L’été dernier, les toiles de Cézanne réunies à l’Orangerie prenaient, dans ce Paris orageux en proie aux troubles civils, une valeur singulière. Chaque fois que je fus à cette Exposition, l’esprit inquiet et divisé, j’en revins avec la certitude reconquise que la vocation de l’artiste tient dans une recherche désintéressée. Cézanne me rappelait que plus les hommes cèdent à de furieux partis pris et plus leur devient nécessaire le détachement, le désintéressement de quelques-uns.
Il est admirable que Montaigne ait réfléchi sur l’homme et sur sa condition au plus sombre des guerres religieuses. Cette horreur sanglante le fortifia dans sa mission d’observateur et de témoin. Seul attentif au milieu d’une nation devenue folle: “Les autres forment l’homme, écrit-il, je le récite…” Sans prétendre à rien qu’à nous “réciter”, à nous décrire, c’est pourtant lui qui nous forme, parce qu’il nous propose de nous-mêmes une image exacte. Grâce à lui, nous passons entre les mailles du filet qu’à toutes les époques jettent sur nous le citoyen Plan et le bonhomme Système. A ces chasseurs redoutables, l’homme tel qu’il est, l’homme de Montaigne et de Pascal, cet esprit et cette chair, échappera toujours.
Qu’en écrivant les Essais Montaigne n’ait cherché que son plaisir, qu’il nous soit secourable sans l’avoir précisément voulu, c’est son affaire et non la nôtre. Il est de mode aujourd’hui de quereller Paul Valéry parce qu’il feint de ne s’intéresser qu’à la technique de son art, aux moyens dont il use et à la conscience qu’il en prend. On méprise Proust de n’avoir rien su faire que “se voir sentir ou penser ou parler”. On lui impute à crime cette curiosité monstrueuse qui ne juge ni ne choisit. Mais que nous importe le mobile qui pousse un homme à faire son œuvre? L’œuvre seule, et non le mobile, relève de notre jugement. La Jeune Parque ne serait-elle due qu’aux expériences d’un homme curieux de prosodie, et la Recherche du temps perdu à l’usage qu’un égrotant sut faire de sa claustration, nous n’en tenons pas moins là une part de notre plus grande richesse, de notre richesse essentielle, et qui n’est en rien comparable à des lingots d’or enfermés dans un coffre après qu’on les a pesés avec scrupule: une richesse active, au contraire, nourricière, indéfiniment créatrice.
Nos cadets professent qu’il faut aujourd’hui, selon le titre d’une de leurs récentes et très remarques études, “penser avec les mains”, c’est-à-dire penser en vue d’une action immédiate sur les hommes. Ils enseignent que les ouvrages de l’esprit doivent être ordonnés à une fin concrète, que la gratuité a fait son temps, que le peuple attend de ses clercs des témoignages et des directives. Je le veux bien. Mais croient-ils donc que la race de Montaigne n’ait pas agi sur les choses humaines? N’est-ce pas souvent à la gratuité d’une œuvre que se mesure son pouvoir en profondeur dans les êtres et en étendue dans le temps?
Le vrai est que l’action d’un Montaigne n’éclate pas aux regards? Sur le plan politique et social, il est aisé de suivre un homme à la trace: le sillon ouvert par Karl Marx est visible à l’œil nu. Mais les cheminements de Montaigne, de Pascal ou de Proust, mais les très secrètes modifications apportées à l’élite humaine par Mozart ou par Cézanne, sont d’un autre ordre et échappent à notre prise. Ce qui fut conçu dans le mépris de l’immédiat, par des êtres retranchés du siècle, indifférents à ses préoccupations et à ses catégories, à ses plans et à ses systèmes, voilà ce qui est, à la lettre, bouleversant. Parmi les grandes œuvres éternellement vivantes et agissantes, combien sont nées d’un drame personnel, inconnu, sans aucun lien avec les préoccupations contemporaines!
Il en est d’autres, nous le savons. L’espèce de créateurs nous est connue qu’exige une partie de la jeunesse, aujourd’hui, qu’elle cherche en vain parmi ses aînés et qu’elle s’efforce visiblement de susciter, d’enfanter, d’arracher d’elle-même: j’imagine un philosophe lyrique du type de Nietzsche, à qui la recherche n’apparaîtrait pas comme une fin en soi, et qui serait persuadé de détenir la formule du bonheur humain; –ou encore un poète, fils de Péguy, dont l’inspiration, jaillie à ras de terre, loin d’en être souillée, se nourrirait, s’enrichirait de toutes les passions du moment…
Ce philosophe, ce poète, j’ai toujours cru qu’il était né, voici quarante ou cinquante ans, et qu’il reposait aujourd’hui quelque part entre la mer et les Vosges, ou à l’ombre d’une crois de bois à Salonique, ou aux Dardanelles, ou dans les grandes profondeurs de l’Océan… à moins que Dieu, qui sait ce qui aurait pu être, ne lui ait accordé sous l’Arc de Triomphe la sépulture que son corps eût reçue, après une longue vie pleine de gloire, s’il n’avait pas été tué à vingt ans.

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Citation

François MAURIAC, “Le détachement de l’artiste,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/434.