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Matinée de poésie

Référence : MEL_0433
Date : 17/01/1937

Éditeur : Le Temps
Source : 77e année, n°27526, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Tribune libre
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Matinée de poésie

Les Parisiens qui ont retrouvé le chemin de la Comédie-Française n’ont pas fini d’y faire des découvertes. Que de monde, samedi dernier, à la matinée de poésie! Qu’il subsiste encore tant de Français pour accorder deux heures d’attention à des récitants dont la plupart, il est vrai, disent fort bien les vers (et quelques-uns même trop bien), il y aurait déjà là de quoi s’émerveiller. Mais je fus témoin d’un autre miracle.
Mlle Ventura et M. Escande jouèrent en tenue de ville la scène fameuse du quatrième acte de Bérénice. Expérience saisissante, à laquelle j’eusse voulu que M. Pierre Hamp assistât, lui qui tient rigueur à Racine de ses empereurs et de ses princesses. Sur la scène un homme et une femme s’arrachaient l’un de l’autre –un homme et une femme de la même race, du même aspect que ceux qui dans la salle faisait silence pour les entendre.
Ce n’est pas assez dire que l’absence de décors et de toges, et de tout le bric-à-brac qui situe une pièce dans le temps, rapprochait de nous Bérénice et Titus: l’intervalle était aboli, nous n’étions séparés d’eux ni par des siècles, ni par des minutes. Et qu’on ne voie pas ici une allusion aux protagonistes très peu raciniens d’une récente tragédie royale, à propos desquels les chroniqueurs ont rappelé Bérénice avec trop de facilité.
Non, c’était avec chacun de nous que se confondaient ce Titus en veston et cette Bérénice en robe d’après-midi. Ils n’exprimaient pas un sentiment qui ne nous fût familier (nous avons tous une Rome invisible qui s’oppose à notre passion), et dans un langage dont ne nous gênaient ni la pompe ni l’artifice, car ce style est approprié à des sentiments si naturels que les auditeurs ont l’illusion qu’eux-mêmes n’auraient pu parler autrement. Les dialogues amoureux de certaines pièces d’aujourd’hui, qu’ils donnent dans l’emphase, dans la trivialité ou dans la nigauderie, se ressemblent presque tous en ce qu’ils sonnent faux: un artiste, ou simplement une personne qui a l’oreille juste, ne les écoute pas sans souffrir; c’est la langue d’un monde étranger, de ce monde du mauvais théâtre qu’on ne saurait même situer à des milliers de lieues de nous, puisque en réalité il n’existe pas.
En revanche, trois cents ans ne sont rien pour le génie. La vertu la plus étonnante de Racine c’est cette fraicheur inaltérable, qu’il faut bien avouer que Corneille a en partie perdue, et que son rival partage avec Molière: le plaisir ressenti à entendre cette scène de Bérénice jouée par des acteurs non costumés, certains m’ont dit l’avoir éprouvé aux répétitions du Misanthrope où Alceste, Philinte et Oronte en veston, Eliante et Célimène en tailleur devenaient tout à coup leurs amis et leurs maîtresses.
Pour faire passer les mauvaises pièces qui n’ont guère plus de trente ans d’âge, comme les Affaires sont les affaires, il devient nécessaire de ressusciter les modes de l’époque: on a recours aux robes à traine et à gigot; avec l’espoir que cette exactitude dans l’ajustement des personnes rendra le spectateur moins sensible à la fausseté des sentiments et aux outrances du style. Par un jeu contraire, il serait passionnant, dans ces matinées de poésie, de faire jouer en costumes de ville toutes le scènes de Racine où ne se trouvent pas des rappels trop précis au lieu et à l’époque de la tragédie. Et par exemple quel accent prendraient sur les lèvres d’une femme d’aujourd’hui les aveux retenus, puis lâchés, de Phèdre dans la scène v de l’acte II, adressés à un garçon vêtu comme un étudiant à la veille des vacances, un beau-fils qu’elle a toujours feint de haïr: “On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous…” Alors certains spectateurs découvriraient avec effroi que ces excès de la passion n’appartiennent pas à un monde fabuleux, qu’il n’est point nécessaire d’être la fille de Minos et de Pasiphaé, et que ces cris d’une créature d’aspect familier leur font horreur peut-être, mais n’arrivent pas à les surprendre.
Le génie est toujours contemporain. Les divisions des manuels de littérature sont fictives. Et quand j’écris: le génie... Il n’existe peut-être pas un seul bon auteur qui ne survole les siècles, les périodes et les écoles. Il n’en est aucun où nous ne retrouvions non seulement l’écho de nos passions, mais parfois les pensées qui nous semblent les plus particulières au temps où nous vivons: ce mois-ci, la Nouvelle Revue française publiait un Journal inédit de Joubert dont certains passages datés de 1783 paraissent d’hier. Par exemple: “On ne devrait écrire ce qu’on sent qu’après un long repos de l’âme: il ne faut pas s’exprimer comme on sent, mais comme on se souvient.”
J’ai cru longtemps qu’il n’était rien de si faux que le “tout a été dit” de la Bruyère. Mais plus j’avance, et plus je m’aperçois que nous passons notre temps à retrouver des mots oubliés, à ramasser des bagues perdues. C’est l’ignorance où nous sommes presque tous des œuvres dont nous parlons sans cesse et que nous négligeons de relire, qui nous donne l’illusion de la découverte.
Ces jours-ci, dans une jeune revue, un garçon qui a bien de la peine à être féroce vouait plaisamment tous ses ainés au massacre: une Saint-Barthélemy littéraire s’impose, selon lui. Qu’il se contente de brûler nos livres, ce jeune homme, et qu’il revienne à nos classiques, ces contemporains éternels. Il s’apercevra alors que le débat moral à quoi se ramène notre œuvre et dont il se déclare excédé, ce n’est pas nous qui l’avons ouvert. Cet examen de conscience dure depuis qu’il y a des Français héritiers des Grecs et qui sont curieux de ce qui est humain, –des Français nés chrétiens et qui croient à la valeur éternelle de nos actes. Nous l’avons poursuivi avec nos pauvres moyens, cet examen de conscience: c’est toujours la même balle, mais que nos prédécesseurs plaçaient mieux.
Que nos cadets la ramassent à leur tour. Au lieu de nous massacrer, qu’ils nous continuent. Et qu’ils en croient Baudelaire: l’œuvre des artistes, de génération en génération, n’a jamais rendu et ne rendra jamais qu’un seul témoignage: ils mettent en lumière la dignité de l’homme.

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Citation

François MAURIAC, “Matinée de poésie,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/433.