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La Loi de l'oubli

Référence : MEL_0429
Date : 10/10/1935

Éditeur : Le Temps
Source : 75e année, n°27065, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Tribune libre
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La Loi de l'oubli

Il existe pour tout homme un lieu où il lui est impossible de se divertir, d'oublier sa vie: là où il a vécu enfant, adolescent; où ceux qui étaient vivants du temps de sa jeunesse ont laissé les riens qui subsistent d'une destinée humaine: quelques lettres, des carnets, un livre de comptes, un chapeau de paille, une ombrelle. Il faut beaucoup de force pour accepter de vivre dans un univers doué de mémoire. Ici, les chênes agités ne prophétisent pas comme à Dodone; ce n'est pas le futur qu'ils connaissent, mais le temps aboli; ils se souviennent. Ils ne jugent pas, ils ne condamnent pas; simplement ils ont vu, ils savent.
Ailleurs, j'ai pu souffrir d'un jour orageux, mais ce n'était pas cette atmosphère épaisse, chargée, résistante, dans laquelle aujourd'hui j'avance lentement, avec effort. Les enfants s'étonnent: ce paysage leur paraît “riant”. Ils disent que sur la mer d'où ils arrivent, le soleil se couchait avec moins de gloire que sur cette immense plaine embrumée. Ils ne comprennent pas qu'une campagne heureuse puisse à nos yeux se revêtir de tragique. Les enfants sont aveugles: ils bousculent, sans les discerner, les fantômes qui nous pressent. Rien n'existe pour eux de ce monde invisible et fourmillant. Des morts ressuscitent à chaque tournant d'allée et ils ne les voient pas. L'histoire secrète inscrite sur la pierre de la terrasse demeure indéchiffrable à ces non-initiés.
Mais j'en veux moins aux enfants de cet âge qu'aux nouveau-nés qui pleurent et qui rient sous les pins des Frontenac, où j'ai joué autrefois. Ceux-là sont chargés à mes yeux d'un crime inexpiable: même leurs plus lointains souvenirs n'évoqueront pas pour eux le visage de mes parents; par leur seule présence ils les tuent une seconde fois.
Pourquoi se révolter contre cette seconde mort? Il faut mourir dans les cœurs, s'effacer des mémoires; la poussière n'est pas encore le néant: elle aussi doit être dispersée. Rien n'est sans doute plus contraire à la nature et à l'ordre des choses que le culte barrésien des morts. Quel signe, que dans la plupart des familles, même bourgeoises, les vivants ne sachent presque rien de leur aïeul, et rien de leur bisaïeul! Je n'essaie plus d'expliquer aux enfants les parentés, les alliances. Dès que je commence: “Arthur était à la fois le cousin germain de mon père et de ma mère, mais comme il avait épousé en secondes noces...” Déjà ils n'écoutent plus, ils sont résignés à ne savoir jamais quels liens les rattachent aux enfants d'Arthur.
Il existe dans presque toutes les familles quelque grand-oncle ou un très vieux cousin dont on se dit qu'il est le dernier dépositaire de l'histoire secrète de nos parents disparus. On se promet de l'interroger avant qu'il ne meure. Et lui, il nous répondrait volontiers. A mesure qu'il approche de sa fin, il ne parle guère que de ce qui est aboli; on dirait qu'avant de partir à jamais il s'efforce de se débarrasser d'un dépôt: “Je me rappelle que ton pauvre arrière-grand-père me disait...” Mais nous n'écoutons pas, l'esprit mystérieusement détourné de ce qui ne doit pas être retenu. Et, enfin, ce dernier témoin s'éloigne à son tour; et il peut dire à ceux qu'il va rejoindre: “Plus personne sur la terre ne se souvient de vous”.
Non, ils ne vivent plus dans aucune pensée humaine, mais ils saturent, si j'ose dire, l'atmosphère des vieilles propriétés. Ceux dont on ne sait plus le nom rendent accablantes les après-midi de nos vacances du milieu de la vie: visages trop effacés pour qu'aucun trait en soit reconnaissable, ils se dessinent vaguement dans l'entrelacs des branches, ils remuent, ils respirent avec les feuilles et dans les dessins des rideaux.
Peut-être est-ce la présence d'un petit-fils romancier et poète qui les attire et leur insuffle un espoir de survie? En lui, ils remontent du gouffre, ils viennent respirer à la surface. Bien plus que l'histoire, la littérature est une résurrection. Car l'histoire ne fait pas revivre l'intime de l'homme, ni la vie secrète des cœurs, ou elle ne le fait qu'incidemment. Mais le cri qu'une arrière-grand'mère a retenu toute sa vie, au fond de la petite salle obscure du rez-de-chaussée, sur la grand'place, se délivre enfin dans le récit écrit, bien des années après qu'elle est retournée en poussière, par un descendant qui croit se rappeler que le prénom de cette morte finissait par un A: Irma, ou Adila, ou Félicia

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Citer ce document

François MAURIAC, “La Loi de l'oubli,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/429.