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La Lettre de François Mauriac

Référence : MEL_0041
Date : 15/03/1939

Éditeur : Candide
Source : 16e année, n°783, p.6
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Lettre
Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Lettre de François Mauriac

Chère Ursule, qui “désirez vous tenir au courant de ce qui paraît”, n'espérez pas que je vous en loue. Quand vous viendrez me voir à Paris, je vous montrerai ce que le flot dépose chaque jour sur ma table et vous reculerez épouvantée. Je crois que vous seriez sage de vous tenir au courant, non de ce qui paraît, mais de ce qui a paru d'excellent, et qui surnage après quelques années. Laissez le temps faire un premier tri, sans d'ailleurs trop vous y fier: car le temps est fort capable d'engloutir corps et biens des œuvres considérables et d'escamoter dans un tourbillon des livres ravissants qu'il nous appartient de recueillir et de sauver avant qu'il soit trop tard.
Avez-vous lu, en 1936, Septembre[1] , ce roman d'un jeune écrivain, Jean Blanzat? J'avais admiré de lui A moi-même ennemi. Mais Septembre est d'une autre portée. Ceux qui l'ont lu ne l'oublieront jamais: c'est un livre pur et cruel, dangereusement affilé, et d'un tranchant qui blesse. Je doute que la jalousie ait jamais été baignée, dans aucune littérature, d'une lumière aussi crue, ni qu'un autre auteur en ait épuisé en moins de pages la stupidité féroce. L'être qui se livre à nous n'est pas libre de nous livrer son passé. Le passé de la créature aimée enfante, nourrit notre jalousie. Dans Septembre nous assistons à ce travail monstrueux accompli en deux temps: le jaloux invente d'abord son mal, il le fabrique; puis l'objet de sa jalousie, qui n'existait pas, il le crée. De cette illusion, il fait une réalité et n'a de repos qu'il n'ait suggéré à Geneviève sa femme d'aimer cet ami d'enfance dont la présence le torture. Lorsqu'il y est parvenu, il se couche enfin, blessé à mort, dans la paix de la certitude.
Ne craignez pas, chère Ursule, de vous endormir sur “une planche d'anatomie morale”: le roman mérite de s'appeler Septembre; c'est dire qu'il est enveloppé de soleil et de brume. Les personnages ne discutent pas; ils ne s'expliquent guère plus qu’on ne fait dans la vie; le drame se dégage de gestes ébauchés, de phrases interrompues autour d'une table frugale, au fond d'un modeste logis limousin, ou au retour de promenades, quand les vacances finissent.
En pesant bien le mot, je crois que Septembre mérite d'être appelé chef d'œuvre, comme aussi trois des nouvelles d'André Fraigneau, dans La Grâce humaine[2], qu'il faut que vous lisiez avec Septembre.
Jean Blanzat est instituteur à Paris. Son roman est un de ces romans français que les professeurs de philosophie méprisent. Quel pays que le nôtre, chère Ursule, où un Marcel Jouhandeau est professeur de sixième, et où les petits garçons du quartier de la gare de l'Est écoutent les leçons, d'un jeune maître, Jean Blanzat, qui est un maître. Je vous quitte pour lire son premier livre qui m'avait échappé et qui s'appelle Enfance.

Notes

  1. N.R.F.
  2. Grasset.

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Citation

François MAURIAC, “La Lettre de François Mauriac,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/41.