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L'Enfant et la République

Référence : MEL_0393
Date : 10/11/1920

Éditeur : Le Gaulois
Source : 55e année, 3e série, n°45743, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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L'Enfant et la République

Cette personne mûre, de qui nous célébrons la cinquante et unième année, que fut-elle à mes yeux d'enfants? On a tort de croire que les enfants ne font pas de politique: ils épousent le plus souvent les opinions de leurs parents. Parfois, l'usage des soldats de plomb ou le goût de donner des coups et d'en recevoir les incline vers Bonaparte; très jeune, je n'échappai pas à cette crise, mais avec une nuance: à l'oncle je préférai le neveu, depuis que j'avais découvert, dans le tiroir d'une commode, à la campagne, une de ces photographies de propagande où l'on voit l'Empereur donnant la main au petit Prince frisé comme un mouton et habillé en général de Lilliput, et l'Impératrice, de qui la robe ressemble à celle de Mme Fichini.
En dépit de ce goût superficiel pour les gouvernements à panache, il semble me souvenir que dans une famille bourgeoise et provinciale, il y a vingt ans, la république n'était pas, en somme, détestée. Entre elle et nous existait cette atmosphère qu'on respire dans un ménage où l'harmonie régnerait, s'il n'y avait pas la question religieuse. La bourgeoisie catholique se fût, je crois, fort bien accommodée de Marianne –pour des raisons obscures, dont l'une, qui n'est pas très honorable en somme et surtout que contredit l'histoire, c'est qu'on se persuadait que la monarchie serait le gouvernement “des nobles”. Les questions de préséances, en province, l'emportent sur toutes les autres, et le père Grandet n'aurait voulu pour rien au monde que l'influence politique passât aux mains du mari de la marquise d'Esgrignon, qui ne saluait pas sa femme.
Mais il y avait la question religieuse, et l'un de mes plus lointains souvenirs, c'est, à l'époque des Décrets, la venue dans notre chef-lieu d'un ministre (qui était, je crois, l'honorable M. Ribot). On lâcha, à cette occasion, dans la rue, un âne au cou duquel on avait attaché un portefeuille. L'argument était faible; il fit sur moi un effet prodigieux. Tout de même, on parlait de ralliement. Félix Faure, quand il vint nous voir, eut un vif succès personnel, et au dîner de la préfecture, fit asseoir à sa droite le cardinal-archevêque. Le plus curieux est que plusieurs de ces congrégations, traquées par les radicaux, inclinaient au libéralisme en politique. Cela est vrai au moins pour les religieux qui m'ont élevé, et le fameux “Sillon” est sorti d'une de leurs cryptes. J'affirme à M. Combes (lit-il le Gaulois?) que, pendant les dix années que je fus au collège, il ne me souvient pas d'avoir entendu un seul mot contre la république ni contre les ministres... pas même ce triste soir où M. le supérieur vint à l'étude nous annoncer l'élection d'Emile Loubet, et bien que nous fussions tous avertis de ce qu'elle signifiait. Il ne se livra à aucun commentaire et aucun de nous ne songea plus tard que les institutions républicaines pussent être responsables des mesures atroces prises contre les religieux.
Il y a une mystique républicaine, disait Péguy. C'est vrai, et nous n'y échappions pas. On le vit bien lorsque, environ la seconde ou la rhétorique, le “Sillon” s'occupa de recueillir parmi nous des adeptes. La force de ce mouvement sur des adolescents, c'est qu'il ne s'adressait pas à la raison, mais au cœur. C'est aussi ce qui fit sa faiblesse, à mesure que la génération qui l'avait vu naître prenait de l'âge. Le “Sillon” était une amitié. On y rencontrait de “belles âmes”, ces jeunes gens comme les aimaient le Père Lacordaire et l'abbé Péreyve. Ce fut un foyer ardent de vie chrétienne. Il s'agissait de conquérir les âmes: les adolescents aiment les conquêtes. On leur parlait de se sacrifier à unes cause: ils ont aussi le goût du sacrifice. Dans ces temps héroïques, on y était déjà fameusement républicain. Je me souviens qu'à dix-huit ans, nous disions que si la république un jour était attaquée, nous descendrions dans la rue pour la défendre.
Seulement, c'est au sortir du collège qu'un garçon intelligent commence à s'instruire. Après vingt ans, il ne lui suffit plus de s'exalter ni de s'émouvoir. Il demande à comprendre. L'homme libre de Barrès voulait sentir le plus possible, mais en s'analysant le plus possible. Or, notre génération a rencontré deux sortes de maîtres: des hommes d'abord, puis les événements. “Si Dieu nous donnait des maîtres de sa main, oh! qu'il leur faudrait obéir de bon cœur! La nécessité et les événements en sont infailliblement.” Méditons ce mot de Pascal: les événements sont une leçon d'histoire que Dieu nous donne. Nous nous appliquons à être attentifs, à comprendre: nous voulons éviter, désormais, des contre-sens tragiques... “C'est donc que vous êtes moins républicains?”, demanderez-vous.
Le jour que l'on souhaite l'anniversaire d'une vieille dame est mal choisi pour lui dire des choses peut-être désagréables. Le 11 novembre est d’abord la fête de la France.

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François MAURIAC, “L'Enfant et la République,” Mauriac en ligne, consulté le 13 décembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/393.