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Inquiétudes

Référence : MEL_0382
Date : 27/12/1919

Éditeur : Le Gaulois
Source : 54e année, 3e série, n°45422, p.3
Relation : Notice bibliographique BnF

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Inquiétudes

Après le dîner nous parlions de l'heure que nous eussions choisie pour naître, s'il était donné à l'homme de fixer selon ses vœux l'époque de sa venue dans le monde. L'un des plus curieux esprit de ce temps, et qui ressemble comme un frère, à M. France, s'exprima ainsi:
– – Pour moi, j'eusse beaucoup aimé être un contemporain de M. de Fontebelle. Les institutions étaient alors assez fortes pour donner de la sécurité aux gens qui ont comme nous des loisirs et la curiosité des choses de l'esprit; elles étaient cependant assez relâchées et comme atteintes d'une usure qui les rendait inoffensives, indulgentes même et presque trop, à toutes les audaces spirituelles. Epoque de science, mais d'une science aimable et nullement rébarbative. Chacun se pouvait piquer de connaître l'astronomie et s'amuser d'histoire naturelle; les honnêtes gens avaient une opinion touchant la pluralité des mondes habités et M. de Buffon ne s'adressait pas qu'à des initiés. C'était l'époque où, dégoûté des gens de lettres, Voltaire se réfugia au château de Girey, que Mme du Châtelet embellit de jardins assez agréables: “J'y bâtis une galerie, ajoute-t-il, j'y formai un très beau cabinet de physique.” C'est comme lorsque Eckermann note que l'iode et le chlore occupaient de préférence Goethe: de tels touche-à-tout me font sentir ma petitesse!
Sous le règne du bien-aimé, j'eusse donc été une manière de savant et j'aurais beaucoup approuvé cette monarchie de droit divin si propice à la liberté des mœurs et des idées. Par malheur, cela ne dura pas et la brièveté de cet âge d'or me le rend moins désirable. Mais voici une longue période qui me semble faite à souhait pour des gens de notre sorte: l'empire romain. Ne vous récriez pas. N'invoquez pas Tacite: on pouvait être citoyen romain partout ailleurs qu'à Rome; les infamies du Palatin ne défendaient à personne de goûter, sur tous les points connus de la planète, les délices de la pax romana. Sans doute, il y avait quelques inconvénients à ne pas suivre alors le culte officiel; mais outre que j'eusse été, hélas! un excellent païen, au cas où la grâce m'eût touché, je ne doute pas que, hors Rome, la pratique de la religion nouvelle ne demandait qu'un peu de prudence et de discrétion pour qu'on ne fût pas inquiété…”
Quelqu'un interrompit le bel esprit, s'étonnant qu'au lendemain d'une si grande victoire, des Français en fussent à subir la nostalgie du règne de Néron et de celui de Mme du Barry!
— Notre temps a sa beauté, répondit le bel esprit, mais notre goût de la spéculation ne se satisfait pas de tant de trouble ni de cette inquiétude universelle qui nous oppresse. Le nuage au-dessus du champ de bataille se dissipe et il ne s'en dégage pas seulement des ruines de villes ou d'empires, mais aussi des rêves qu'après le cauchemar l'humanité avait conçus. Tout n'est que mystère: en dépit de l'électricité et des ondes herziennes, jamais nous ne fûmes si mal informés qu'aujourd'hui: tenez pour assuré que Tacite en savait plus long sur les Germains que nous sur les bolchevistes. Touchant le monstre bolcheviste qui, autour des civilisés, rôde, nous avons moins de certitudes qu'un contemporain de Néron à l'endroit des barbares. Le bolchevisme n'est pas le socialisme et l'on comprend mal l'attitude des Longuet et des Renaudel sacrifiant leur parti pour défendre les pires ennemis du socialisme russe. S'il avait vécu, Tolstoï eût été fusillé par les Chinois de Lenine. Cet homme, d'ailleurs, a séduit secrètement des gens que l'on pourrait croire ses antipodes. On m'assure que le Manchester Guardian lui témoigne une espèce d'indulgence. Il est certain que des milliardaires soutiennent de leurs deniers des feuilles de chambardement: telle est la confusion universelle! Ce serait peu que l'on n'y comprît rien; le plus grave est que l'on ne désire même plus comprendre: artistes et gens du monde ne s'inquiètent plus que de sentir. Je vous accorde que beaucoup de jeunes gens prônent l'intelligence et l'ordre qu'elle enfante, mais leur panégyrique témoigne d'une exaltation romantique qui me défend d'en être rassuré et j'admire fort sur ce point quelques véhémentes pages du Belphégor, de M. Julien Benda, lui-même, d'ailleurs, suspect de romantisme, tant il met de passion à détester M. Bergson.”
Une dame interrompit ce soliloque.
“Mais pourtant, monsieur, ces si rassurantes élections?...”
— Elles me rassurent aussi, madame. Il y faut voir le signe de notre vouloir vivre. Ce qui dans un pays s'appelle réaction, c'est l'ensemble des forces qui résistent à la mort: l'organisme français a réagi, comme il convenait. Tout de même, le scrutin du 16 novembre ne nous dispense pas de veiller au grain. Un médecin comparait l'ancien Parlement, sur le corps de la France, à un abcès de fixation. Les Longuet et autres redoutables microbes s'y concentraient. Le pays les voyait, comme des abeilles dans une ruche de verre, composer leur mauvais miel. Dans l'amphithéâtre du Palais-Bourbon, ils étaient, si j'ose dire, en observation, et autour d'eux les grands cliniciens du journalisme dénonçaient leur ravage. Battus, ils rentrent sous terre; le temps qu’il perdait à la Chambre, ils vont l’employer à des mines et à des contremines; échappés du lazaret, ils contamineront les foules. Dès le 17 novembre, ils ont commencé de préparer les élections de 1923.
Il faut que nous les préparions aussi. La démocratie n'admet pas de trêve à ce terrible jeu qui est de faire sortir tous les quatre ans, d'une caisse improprement appelée urne, la vie ou la mort de la France. C'est pourquoi je me sens peu de goût pour nos institutions: ce pays est un accusé à qui le président déclare: “Le jury vous reconnaît innocent pour une période de quatre années: après quoi, on instruira de nouveau votre procès.”
C'est d'ailleurs un grand mystère que tous les artistes ne se rallient pas à la forme monarchique: écrire des livres dans mon cabinet de Passy, en me reposant sur le Roi de tout ce qui, aujourd'hui, m'inquiète et m'irrite, voilà le rêve! François de Malherbe s'excusait de rester étranger aux troubles civils qui eurent lieu de son temps, sur “ce qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l’on n’est que passager”.

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Citation

François MAURIAC, “Inquiétudes,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/382.