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La Chose littéraire et la Chose publique

Référence : MEL_0038
Date : 17/08/1933

Éditeur : Candide
Source : 10e année, n°492, p.5
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Lettre; Enquête
Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Chose littéraire et la Chose publique

L'enquête que nous ouvrons aujourd’hui dans Candide ne prétend pas aborder un problème nouveau. Mais, depuis qu'il y a sur la terre qui tourne, des hommes qui écrivent, peut-on se flatter de découvrir un problème nouveau? Celui-ci, qui est celui des rapports entre la littérature et la politique, se posait au temps de Platon, auteur de la République, et au temps d'Homère, car la politique n'est pas absente de l’Iliade. Seulement, il se pose aujourd'hui avec plus d'acuité que jamais. La politique occupe tous les esprits. N'inquiète-t-elle pas aussi certains esprits éminents qui se sont donné la tâche plus pénible d'écrire des romans, des poèmes, des essais? Si l'on se réfère à l'histoire littéraire, on voit que la politique a attiré parfois les écrivains: c'est le cas de Victor Hugo, de Lamartine, de Maurice Barrès. La littérature pure a eu aussi ses partisans, tels Flaubert et Mallarmé. Vers laquelle de ces deux attitudes les événements de ce temps-ci font-ils pencher le plus volontiers les écrivains contemporains?
C’est ce que nous avons demandé à plusieurs d’entre eux, en leur posant les questions suivantes: Presque chaque jour et dans le monde entier les événements nous montrent que les intellectuels, qu’ils le veuillent ou non, ne peuvent pas toujours rester enfermés dans la tour d’ivoire.
Pensez-vous qu’ils doivent parfois prendre l’initiative d’en sortir? Sous quelle forme, dans quelle mesure, vos idées et vos goûts vous portent-ils à considérer les rapports de la “chose littéraire” et de la chose publique?
Si vous êtes de ceux qui croient que ces rapports puissent devenir assez étroits, et aussi de ceux qui pensent que nous ne vivons pas aujourd’hui dans le meilleur des mondes, quel effet peut-on espérer, selon vous, d’une action publique des écrivains?

*

Qui avons-nous interrogé?
Nous avons écarté délibérément tous les écrivains qui ont consacré à la politique une part importante de leur activité et qui, par ce fait même, ont répondu par avance à nos questions. Il était parfaitement inutile, par exemple, d’aller demander à M. Charles Maurras de nous dire en quelques mots ce qu’exprime l’œuvre de sa vie.
Nous n’avons pas interrogé non plus les champions de la pure intellectualité, dont le type est M. Julien Benda. Sa réponse est formulée depuis longtemps dans la Trahison des Clercs, et notre enquête a précisément pour but de soumettre cette thèse à l’avis d’autres “clercs”, devant l’épreuve des faits actuels.
Nous avons donc tâché de recueillir les opinions les plus diverses et les plus significatives parmi les écrivains de toutes sortes, romanciers, essayistes, critiques, de tous âges et de différentes notoriétés. Nous n’avons pas obtenu toutes les réponses que nous désirions. Certaines absentions nous ont surpris. Nous n’avions pas pensé que notre questionnaire pût paraître, à personne, indiscret ou gênant. Mais nous avons reçu d’autre part tant de réponses importantes –par leur contenu aussi bien que par la personnalité dont elles émanent –que notre consultation a pris toute l’ampleur que nous avions souhaitée. Nous remercions les nombreux écrivains qui nous ont ainsi apporté leur concours dans cette enquête, et nous leur cédons immédiatement la parole.

[…]
M. François MAURIAC

Quand j’ai interrogé M. François Mauriac, quelques jours avant qu’il ne quitte Paris pour les vacances, il m’a dit:
— Je vous répondrai de Malagar.
Malagar est la propriété de M. Mauriac en Gironde.
— Pourquoi pas tout de suite, en quelques mots?
— Non, je vous répondrai de Malagar.
Lorsque j’ai reçu la lettre qu’on va lire, j’ai compris pourquoi M. François Mauriac voulait me répondre de Malagar: c’est là qu’il a le sentiment le plus vif des obligations que la politique peut imposer à l’écrivain. Obligations moins terribles que celle qu’évoquait à l’instant M. Roland Dorgelès, mais qui ne laissent pas d’être impérieuses:
Un clerc qui a déjà commencé de trahir, en prenant femme et en ayant des enfants –et qui est, par surcroît, embarrassé des propriétés que ses parents “ont fait valoir”– et qui, à leur tout, “le font valoir”, en le fournissant d’atmosphères pour ses romans, et en le forçant à travailler (car les frais sont accablants et le percepteur ne plaisante pas), ce clerc-là n’a pas à sortir de sa tour d’ivoire, pour courir après la politique. La politique l’y vient chercher sous la forme de sommations assez brutales.
Avez-vous remarqué, dans les derniers discours de M. le président du Conseil, la haine que ces gens-là ressentent pour la masse des payants, des “assujettis”? Eux qui reçoivent, la bouche en cœur et avec mille courbettes, toutes les insolences et tous les ordres des syndicats de fonctionnaires, ils n’admettent pas que ceux qui produisent viennent troubler la règle du jeu, fût-ce par leurs gémissements. La politique se mêle trop de nos affaires pour que nous ne souhaitions pas de nous mêler de politique. Mais comment? Mais sous quelle forme?
On me rapportait un propos de M. Adrien Marquet, successeur de Montaigne à la mairie de ma ville natale: “Vous autres, disait-il à l’un de ses prédécesseurs, grands bourgeois, vous veniez à la mairie à vos moments perdus. Vous donniez à la politique le temps que vous dérobiez à vos obligations d’amateur et de négociant. Moi, dès l’adolescence, je l’ai choisie comme métier. J’en ai fait l’apprentissage…
C’est là toute la question. La politique telle qu’elle est conçue en France, la politique parlementaire est un métier que nous ne connaissons pas, où l’on n’entre pas à nos âges. Il y faut une préparation, des dons particuliers d’éloquence, des habitudes de flagorneur, de mensonge, un goût de servir les plus vils intérêts: “Servus servorum”, esclave des esclaves. Notre profession même nous en défend. Sainte-Beuve, après avoir noté que Saint-Simon n’a jamais pu entrer avec utilité dans le train des affaires de ce monde et dans le maniement des choses de son temps, ajoute ceci: “Il y a un degré d’incisif dans l’observation, de révolte dans l’impression morale, et de fougue dans le talent, qui exclut l’adresse et le ménagement politique. On n’est propre alors, en définitive, qu’à une chose, à noter, à connaître et à juger ce que les autres font.
Voilà donc ce qui nous reste à faire: noter, connaître, juger nos maîtres, et par là agir sur l’opinion. Barrès, Maurras, Péguy, pour nommer les plus grands, ont été des maîtres en politique, sans recevoir, de la politique, la moindre éclaboussure. Le malheur est que notre génération –à laquelle, pour ma part, je me sens très fier d’appartenir et où le talent abonde– manque d’écrivains politiques de premier plan. Il est remarquable que lorsqu’un journal se fonde, comme Marianne, pour grouper les littérateurs de gauche, il en est réduit à faire appel aux Herriot, aux Frossard, aux Pailevé pour traiter de politique. Et c’est l’Echo de Paris qui lui fournir, pour une bonne part, les autres rédacteurs.

Nous retrouvons, dans cette lettre, le ton de l’article retentissant des Annales, que M. François Mauriac, alors président de la Société des Gens de Lettre, publia sur la tyrannie fiscale. Ce qui montre que si la politique “vient chercher” l’écrivain, elle peut trouver à qui parler. La génération de M. François Mauriac manque d’écrivains politiques de premier plan? Il n’est pas dit que M. Mauriac lui-même ne s’emploie quelque jour à combler cette lacune.

[…]
André Rousseau

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Citation

André ROUSSEAUX, “La Chose littéraire et la Chose publique,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/38.