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Tziganes

Référence : MEL_0372
Date : 13/04/1919

Éditeur : Le Gaulois
Source : 54e année, 3e série, n°45156, p.3
Relation : Notice bibliographique BnF

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Tziganes

Tziganes

On me dit, monsieur, qu'ils ont recommencé leur vacarme. Je résiste au plaisir de m'en assurer. Non que je les dédaigne: hors la bonne musique, je ne souffre que l'exécrable, et de la médiocre seulement je m'accommode mal. Les tziganes communiquent à nos esprits une incroyable alacrité: ils inclinent les plus obtus à la métaphysique; entre minuit et trois heures ils obligent des gens qui n'y avaient pas songé encore à s'interroger sur l'immortalité de l'âme. Au vrai, leur frénésie excite l'esprit comme un alcool. Ce magique pouvoir leur est départi de rendre, si j'ose dire, le son matériel: cette dame fait signe à l'un d'eux, lui réclame. l'air préféré; l'homme au smoking rouge s'approche, se penche, verse à la dame le refrain qu'elle aime, et vous croiriez voir la mélodie ruisseler du violon, couler goutte à goutte dans l'oreille tendue. Comprenez-vous, monsieur, que beaucoup tiennent à ces rythmes, comme à leur piqûre les maniaques de la morphine? Un jeune homme avait amené à la campagne une jeune femme parce que l'amour cherche la solitude. Après quelques jours, il vit dans les yeux de son amie une nostalgie et elle avoua: “Que voulez-vous nous ne pouvons plus nous passer de tziganes, nous autres!” Bien loin qu'il s'indignât, le jeune homme répondit: “Ni nous non plus…”
Mais cette histoire se passait avant la guerre; et ce même jeune homme, s'il en est revenu, peut-être hésite-t-il à hanter de nouveau les endroits où les tziganes font rage. D'abord, au lieu de ses amis rouges d'autrefois, il trouverait les jazz-band dont il ne faut pas dire de mal parce que des raffinés en raffolent. Surtout, il se souviendrait d'avoir entendu ces musiques, avec tant de camarades qui ne les entendront plus! Il songe aux retours en escarpins de bal dans le Paris adorable des aubes de juin, aux descentes de Montmartre, au carrefour de la Madeleine vide comme à la fin du monde. Il se rappelle les odeurs de forêt et de verdure humide qui flottaient sur les Champs-Elysées déserts: c'est le charme secret de Paris que l'âme de la campagne aux aubes d'été le visite. Le jeune homme évoque son camarade qui s'arrêtait aux parapets des ponts pour réciter des vers de Verlaine. Quelquefois, au soleil levant, un peu de lune se fondait encore... Celui-là fut tué dans l'Aisne, en novembre 1914... Non, monsieur, les survivants n'osent plus entendre de tziganes, parce que de telles musiques ne sont pas dignes de les faire pleurer.
C’est vrai qu'aucune hécatombe n'empêchera la jeunesse de s'émouvoir aux chansons, ni de rire. Que les cœurs les plus blessés donnent leur consentement à ce renouveau de joie qui d'abord les offense: pour la plupart des hommes, vivre c'est se divertir, et contre cette loi toute révolte serait vaine. Mais, du moins, accueillons le vœu d'un héros, l'adolescent Alan Seeger, cet Américain mort pour la France en 1916: du fond de sa tranchée, en Champagne, il évoque les joyeux banquets, les heureuses fêtes d'après la victoire, quand il ne sera plus là, “…quand les joues seront empourprées et que les verres seront pleins des perles dorées du doux vin de France…” Il goûte une triste joie à penser que son corps enseveli aura fait fructifier cette vigne et que “des coupes étincelantes, un atome de son être s'élancera vers les lèvres qu'il a tant aimées”.
Ne pensez-vous pas qu'au sein de toute fête une minute devrait être choisie où feraient relâche les musiques, où chacun accepterait de se recueillir, de susciter en soi les visages de ceux qui, dans l'immense foule immolée, lui sont unis par tes liens du sang ou par ceux de la tendresse? De ce monde nous ne saurions bannir la joie mais j'aimerais qu'elle fût désormais voilée et pareille à ces journées d'octobre où se confondent le soleil et la brume.

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François MAURIAC, “Tziganes,” Mauriac en ligne, consulté le 24 mars 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/372.