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Méditation aux pieds de la Tour

Référence : MEL_0370
Date : 23/03/1919

Éditeur : Le Gaulois
Source : 54e année, 3e série, n°45135, p.3
Relation : Notice bibliographique BnF

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Méditation aux pieds de la Tour

Il faut des siècles pour donner à une cathédrale sa patine. Trente années ont suffi à dépouiller la Tour Eiffel de toute laideur originelle et tu peux rêver à son ombre. Tu ne l'aimes, ni parce qu'elle ressemble, la nuit, à un filet de pêcheur où parfois la lune, une étoile sont prises, –ni pour la grâce mystique dont l'a revêtue la guerre, aux soirs qu'entourée d'ondes invisibles, la tour devint une gardienne et veilla sur la ville endormie; rappelle-toi ce lent et prudent dirigeable qui, dans les après-midi calmes, autour d'elle rôdait pareil à un gros poisson autour d'une nasse.
Tu l'aimes de t'évoquer le temps où vous êtes nés, elle et toi; un passé proche encore nous est moins accessible que les siècles révolus; l'époque de ta venue dans le monde est celle dont tu ignores le plus la politique. Dans le corridor, entre la chambre de ta mère et la chambre de tes jouets, tu chantais bien: “C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulanger qu'il nous faut!” mais tu ne doutais pas que la chanson fût en l'honneur du mitron d'en face. Or la tour se souvient des jours de votre naissance, elle te raconte le Paris de 1889 à 1900.
Les hommes portaient des pantalons sans pli et, sur leur frac, des pardessus mastic. Les dames étaient orgueilleuses de leur taille de guêpe, les manches gigot leur donnaient des ailes et c'était la mode alors des robes fanfreluchées, des petits collets de crépon ondulé. Les étoffes liberty les enchantaient et les meubles de citronnier incrusté d'iris blancs. Jean de Tinan professait en ameublement la théorie des tons assortis. Sur sa bibliothèque, deux vases laiteux à décor bleu de la manufacture de Copenhague et des grès de Jean Carriès contenaient des gerbes de chardons et de monnaie du Pape. Aux murs: une pointe sèche de Helleu, une Polaire de Toulouse-Lautrec, enfin “un appartement bien Liberty-Morris-Jansen”.

*

Le dernier livre de Pierre Louys troublait des jeunes femmes. On se répétait –comme la plus étonnante extravagance– qu'Oscar Wilde fumait des cigarettes à bout d'or! Des gens affirmaient l'avoir vu se promener dans les rues, une fleur de tournesol à la main. Des femmes un peu malades récitaient de ses proses en des soupers modern style où étaient servies des fraises à l'éther. L'anarchie faisait fureur; le bruit courait que le faubourg Saint-Germain était miné par les vengeurs de Ravachol. Alors, le prince de la jeunesse publia son Ennemi des Lois.
L'admirable Barrès de ce temps-là, une lithographie de Jacques Blanche a fixé, pour l'éternité, son visage: l'ennemi des lois, de face, se dilate. Un grand col largement cassé l'engonce. L'arête du nez est large et les paupières sont lourdes sur le regard glacé. La boutonnière est fleurie parce que sans doute l'artiste s'efforça de rendre sensible le dandysme intellectuel de l'adolescent; mais les cheveux longs et un peu en désordre d'un Bonaparte au pont d'Arcole le révèlent dédaigneux déjà des mesquines disciplines. Vainement, Jean Lorrain lui dédiait un frivole livre: “Mon cher Barrès, lui disait-il, voulez-vous m'autoriser à épingler sur le frac un peu sévère de l'Ennemi des Lois et de l'ami de Bérénice cette boutonnière de frivolité?” Mais Barrés signifie à Jean lorrain –en une préface oubliée et délicieuse– que les jeunes hommes, les esthètes d'un certain monde d'alors, l'assomment: “Je leur ai amené une petite fille, écrit-il, l'enfant Bérénice, triste et vêtue de violet, avec ses mains chargées de péchés dont ils s'amusèrent; mais chez eux on ne fume pas et on méprise les idées générales.” Et il ajoute: “Il n'y a point d'allure qui suffise: à la troisième fois qu'on le rencontre, un homme doit être intelligent ou se taire.” Barrès avertit Jean Lorrain que quelques verres d'eau bus à la tribune des réunions publiques ont effacé sur ses lèvres le souvenir de ces délicatesses compliquées. S'il se pique encore de compréhension gœthienne, l'Ennemi des Lois déjà se reprend. C'est l'époque où la connaissance qu'il a de son cœur lui permet de reconstruire, avec ce fragment de la conscience lorraine, sa race tout entière. Que l'anarchie est facile et qu'il y eût excellé! Sur ce motif, son génie lui permettait de tout dire sans déplaire, puisque de savoir écrire donne chez nous le droit de sacrilège: M. Anatole France a-t-il perdu un seul ami? Mais déjà Barrés dédaigne ce droit, il choisit, il prend parti. Jules Lemaitre adresse à “Monsieur Barrès, député boulangiste” un trop ironique billet du matin ou, tout de même, il prophétise que l'esprit de Barrès, à la Chambre, s'enrichira d'observations. C'est vrai que l'auteur de Leurs Figures a instauré une histoire moins chimérique et aussi brûlante que celle de Michelet. Aucune des imaginations de Balzac ne vous satisfait mieux que les scènes réelles burinées par ce jeune homme qui, pas plus que Dante, n'a rougi de ses haines.

*

Tandis qu'avec une science admirable, il construit sa vie, d'autres jeunes hommes, le mardi soir dans la salle à manger d'un appartement de la rue de Rome, s'entassent. Là, Stéphane Mallarmé enchante les poètes. Renan vieillissait et Taine; le mystère commençait d'attirer les âmes; en ce temps, un adolescent inconnu, Paul Claudel, par de longues rues pluvieuses, descendait vers Notre-Dame.
Cependant que ces millions de cœurs battaient dans Paris, tu ne savais rien du monde que la plainte des sirènes, la nuit, sur le port où tu es né, que l'odeur de la classe, que la terreur d'être appelé au tableau, que les piétinements dans la cour glacée, que la douceur des retours et les coins d'ombre de la chambre maternelle, le claquement du feu, le livre qu'en te bouchant les oreilles tu lisais et, aux veilles de grandes fêtes, le bourdon de la cathédrale proche, qui emplissait la maison comme la voix de Dieu.
Tels sont les songes qu'aux abords de la Tour Eiffel tu recueilles, cependant que des soldats américains la contemplent, peut-être avec ce goût de la “chose en fer” qu'à tort ou à raison tu leur attribues ou peut-être lui trouvent-ils un charme archaïque de vieille ferraille désuète, et la Tour Eiffel les émeut-elle au même titre que la Tour Saint-Jacques.

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François MAURIAC, “Méditation aux pieds de la Tour,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/370.