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En marge d'une plaidoirie pour Jean-Jacques

Référence : MEL_0365
Date : 19/05/1942

Éditeur : Le Figaro
Source : 117e année, n°120, p.3
Relation : Notice bibliographique BnF


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En marge d'une plaidoirie pour Jean-Jacques

Avec une passion lucide et qui ne néglige pas de remonter aux sources, M. Henri Guillemin vient de rouvrir le dossier de l’affaire Jean-Jacques Rousseau–David Hume. André Rousseaux analysera sans doute pour les lecteurs du “Figaro” ce plaidoyer en faveur de son illustre et malheureux homonyme. Je voudrais rappeler seulement que nous aurions mauvaise grâce de nier le complot des Encyclopédistes contre Jean-Jacques, alors que ce complot dure encore, que tous plus ou moins nous y avons trempé, et qu’à l’occasion, beaucoup d’entre nous ne se sont pas privés de jeter des pierres au pauvre “citoyen”, comme firent les habitants du Motiers-Travers.
Ayant relu ces jours-ci deux préfaces que j’écrivis, il y a une dizaine d’années, pour les Confessions et pour les Rêveries d’un promeneur solitaire, je m’étonnais moi-même de ma dureté envers un écrivain à qui j’ai de si grandes obligations, comme d’ailleurs tous les Français qui, après lui, se sont mêlés d’écrire. Le complot des amis est devenu un complot des descendants, un complot de famille. Car nous sommes presque tous de sa famille: autant que nos l’accablions, il nous faut bien avouer que nous n’avons jamais rouvert les Confessions sans être saisis d’abord par leur accent moderne. Cela pourrait être écrit aujourd’hui; et non seulement le ton n’a pas changé, mais les thèmes essentiels de notre littérature, durant les trente dernières années, y sont déjà beaucoup mieux qu’indiqués. Nous aurions donc quelque raison de montrer à Jean-Jacques la même indulgence dont bénéficient Diderot et Voltaire. Mais non: Rousseau a été une fois pour toutes mis en accusation; ses fidèles, comme Guillemin, ne peuvent que présenter sa défense, mais leur plaidoirie achève de le mettre en posture d’accusé.
C’est vrai que Jean-Jacques a choisi lui-même cette attitude, qu’il a sollicité notre jugement et notre sentence. D’où vient que nous ne lui en savons aucun gré, nous qui n’avons pourtant pas les mêmes raisons de le haïr que ses anciens amis de la coterie holbachique? Car ils ne l’ont tant haï que parce qu’il n’a pas voulu “écraser l’infâme”, et qu’il a osé écrire que si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. La démonstration de Guillemin, appuyée sur des textes, ne laisse plus aucun doute à cet égard.
Oui, nous aurions toutes les raisons du monde d’être indulgents à Jean-Jacques persécuté. Mais d’abord, homme du XXe siècle, accablé de plus de maux qu’aucune génération humaine n’en a supportés, nous sommes dominés par le “c’est la faute à Rousseau” qu’on nous serine depuis l’enfance. Nous n’ignorons pas pourtant qu’un grand homme de lettres, s’il agit sur son siècle, en est d’autre part le témoin; il en incarne les tendances profondes; toute une époque prend en lui conscience d’elle-même: avant de devenir une source d’influences, son œuvre est d’abord un effet, un résultat, le signe du mal qu’elle découvre. Et puis nous avons appris à nos dépens combien est suspecte cette hâte de certains à se décharger sur les écrivains des responsabilités qu’ils ont eux-mêmes encourues. Au lendemain d’une catastrophe historique, les fautes commises dans le concret sont payées sur le plan spirituel, pour le plus grand bénéfice des incapables, des négligents et des traitres.
Nous sommes en outre bien placés pour savoir que l’on prête souvent à un écrivain ce qu’il n’a jamais soutenu qu’avec beaucoup de correctifs et de nuances. Le malheur de Rousseau est que si les Confessions et les Rêveries nous demeurent familières, il n’en va pas de même pour le reste de son œuvre. Si nous relisions le Contrat Social ou l’Emile, nous verrions qu’il s’est fait à lui-même plusieurs des objections qu’on lui a opposées dans la suite; il n’eût certes pas souscrit à telles suppositions qu’on lui attribue, ni aux caricatures que ses contradicteurs donnent de sa pensée.
Mais comme nous ne relisons que l’ouvrage immortel où il s’est mis à nu, où il se livre tel qu’il était, notre mauvaise humeur donne la mesure de la vérité du portrait: Jean-Jacques est tellement lui-même dans ces pages, qu’elles nous irritent, comme son caractère irritait ceux qui avaient affaire à lui lorsqu’il était vivant. Nous aussi, nous commençons par l’adorer; il nous enchante d’abord comme il enchanta Diderot, Grimm, Mme d’Epinay, Mme d’Houdetot, les Conti, les Montmorency, jusqu’à ce que sa comédie finisse par nous sauter aux eux… Quelle comédie? Me voilà donc au moment de recommencer contre le pauvre grand homme une nouvelle diatribe. Hélas! il nous suffit de le connaître pour comprendre qu’il se soit brouillé avec tous ses amis; son caractère fut sa destinée. Mais son caractère n’eût pas suffi à expliquer les persécutions aussi cruelles qu’hypocrites dont il fut victime durant tant d’années. C’est presque toujours ce qu’il y a de meilleur en nous qui nous attire la haine du monde: l’affaire Rousseau–David Hume illustre admirablement cette dure vérité.

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Citer ce document

François MAURIAC, “En marge d'une plaidoirie pour Jean-Jacques,” Mauriac en ligne, consulté le 23 mars 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/365.