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Le Drame intérieur français

Référence : MEL_0362
Date : 27/05/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°243, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Drame intérieur français

EUX qui gardent au cœur, en dépit de leurs convictions, de leurs partis pris passionnés, le profond souci de l'unité française ont eu, un moment, quelque espoir de détente. Il y avait dans l'air que nous respirions une promesse d'apaisement. Un conseil des ministres avait fixé des délais pour les instructions en cours. Une faible lueur annonçait enfin la sortie du labyrinthe. Et puis nous voilà plus que jamais intallés dans la justice à la petite semaine. Les dossiers de nouveau s'égarent. Aucune parole annonciatrice de la paix civique n'est plus jamais prononcée, comme si nos chefs s'étaient résignés à vivre avec cette plaie suppurante au flanc de la France, comme si la France était condamnée à la pourriture d'hôpital.
Cette retombée dans l'ornière a des raisons que tout le monde voit: l'avance alliée en Allemagne est tout à coup devenue une descente aux Enfers. Nous savions que ces camps de représailles existaient, mais il y a loin de la connaissance à la vision. Nous avons vu de nos yeux, entendu de nos oreilles les témoins du plus cruel et du plus vaste attentat qu'ait jamais subi la dignité de l'homme, depuis qu'il y a des hommes et qui s'entretuent. Toutes les colères se sont réveillées ou exaspérées contre les Français qui avianet collaboré avec les auteurs et les complices de ces crimes, qui avaient souhaité leur victoire. Les élections municipales en ont été sans aucun doute influencées. Le malheur a voulu que le retour deu vieillard de Sigmaringen ait coïncidé avec le réveil de cette trop légitime indignation. Ainsi nous voilà engagés plus que jamais dans un conflit intérieur où aucun des deux partis ne cédera. Car il sera vain de se faire illusion: les faits ne peuvent rien contre une mystique, contre une mythe; ils le renforcent au contaire: je reçois de prières imprimées, d'étranges factums où c'est le général de Gaulle qui est invité à venir se mettre à genoux et à se frapper la poitrine devant les fours crématoires de Büchenwald. Cela n'éveille même plus la colère ou la moquerie; c'est une plaie que l'on sonde et dont on n'avait pas mesuré la profondeur.
Les hommes politiques qui, bien loin de désirer l'apaisement, attendent, au contraire, de ce conflit, avec les débris d'une extrême-droite désemparée, l'extermination de leurs adversaires peuvent se réjouir de cet état de choses. Bien que nous soyons nous-mêmes fort capables de partis pris passionnés, tout nous détourne d'y céder, et non seulement la loi de l'amour en qui nous croyons, et qui au-dessus de toute loi, mais l'intérêt français, notre intérêt le plus évident, le plus pressant. Il est inutile d'insister, tant cela éclate au premier examen. Rappelons pourtant que cette France déchirée se débat au sein d'un monde encore en fusion où elle n'occupe qu'un coin de l'immense champ de bataille: son histoire est une histoire de province. Qur les décombres du Grand Reich allemand, les vainqueurs cependant se mesurent du regard. Certes, je pense avec Claude Morgan qu'il y a bien de la légèreté et même de l'indécence à risquer certaines plainsanteries telles que “la guerre des trois aura-t-elle lieu?” Des intérêts divergents, les diplomatges et les hommes d'affaires ne seront peut-être pas incapables de les accorder. Ce qui semble grave, ce sont moins les conflits latents ou déclarés sur tel ou tel point de la planète, que cette évidence de deux groupements humains, à la fois alliés et antagnosites, qui ne se fotn pas la même idée de l'homme, qui n'ont pas la même conception de l'Histoire et dont chacun a sa morale qui se moque de l'autre.
C'est dans cette perspective que nous devons envisager le drame intérieur français. Il ne s'agit pas de chercher au dehors des prétextes, comme on l'a fait si souvent, sous la Troisième République, pour n'accomplir au dedans aucune réforme; il s'agir de dominer nos passions et nos partis pris politiques et de recréer au plus tôt une nation cohérente. Il faut, pour faire face au destin avec toutes nos chances, que nous trouvions, coûte que coûte, un prompt dénouement au drame intérieur français.

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François MAURIAC, “Le Drame intérieur français,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/362.