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Le Rêve des sages

Référence : MEL_0360
Date : 22/05/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°238, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Rêve des sages

DANS Stuttgart écroulé, je me suis souvenu d'une parole d'Anatole France, prononcée, en 1903, à Tréguier, devant la statue d'Ernest Renan: “Lentement, mais toujours, l'humanité réalise les rêves des sages.” Ce fut un des songes caressés par le sage Renan qu'un jour un petit nombre de savants détiendraient le secret de détruire la planète et que, par là, les humains seraient tenus de leur obéir. Nous voyons clairement aujourd'hui que si l'humanité réalise les rêves des sages, ce n'est pas sans y apporter de sinistres retouches.
Il est vrai que les laboratoires des Etats-Unis ont perfectionné leurs méthodes au point que la dernière ville rasée le fut en vingt-trois minutes. Un optimiste en pourrait conclure que Renan se montra bon prophète et que les savons auront, en effet, le dernier mot, –et qu'ils l'auront d'autant mieux que, pour leur répondre, il ne restera plus personne. Mais Renan et son disciple France étaient bien naïfs de croire (après tout, peut-être faisaient-ils semblant…) que les secrets de la matière ne seraient détenus que par les vertueux. Pourquoi les méchants ne seraient-ils pas, eux aussi, de bons expérimentateurs? Si les laboratoires du Troisième Reich ont été vaincus, dans la course de l'anéantissement, par ceux des Etats-Unis, ils n'ont pas mal travaillé non plus: les fous furieux auront été d'habiles chimistres; ils osèrent seuls tenter des expériences sur le cobaye humain. Un garçon de nos amis fut expédié à Büchenwald, porteur d'initiales qui signifaient “Nacht und Nebel, nuit et brouillard”: par là, il était désigné aux chercheurs allemands qui recevaient licence d'user et d'abuser de ce jeune corps. Mais le laboratoire où il devait achever de vivre, dans quels supplices! fut, à la veille de son arrivée, “soufflé” grâce à une bombe mise au point à New-York. Ainsi le rêve du fou allemand fut-il, heureusement pour notre ami, dérangé par celui du sage anglo-saxon.
Mais voilà le pire: ce ne sont pas seulement les fous criminels et les sages vertueux qui s'arment les uns contre les autres d'inventions terrifiantes. Il ne s'agit pas seulement d'un duel à mort entre les méchants et les bons. Renan et France ont-ils pu croire que les sages ne se mangeaient jamais entre eux? La volonté de puissance des Empires, cet instinct irrépresible, parce qu'il est impersonnel et anonyme et qu'il résulte de lois sur lesquelles les individus sont sans pouvoir, ne recule devant aucun des moyens de destruction dont le munissent les chercheurs. Ce sont là des pensées amères, sans doute, mais salubres. En 1903, les contemporains d'Anatole France ressenblaient à ce somnanbule qui court en chantant au bord d'un toit. Nous sommes terriblement réveillés. A Büchenwald, à Ausschwitz, à Ravensbrück, à Dachau, nous avons vu jusqu'où l'homme peut aller dans la férocité, et jusqu'où hélas! il a pouvoir d'avilir ses frères en les privant fe pain. L'humanité est à jamais réveillée, mais elle est aussi démasquée. Elle renonce à se donner le change. Il y a de trop beaux mots dont s'enchantaient nos pères et que nous n'osons plus prononcer, et les nations victorieuses n'ont plus guère recours, désormais, au vieux langage diplomatique, pour recouvrir ce qui les oppose.
Ce qui demeure, nous le savons: quelle parole, quelle espérance, –toujours la même, et depuis près de deux mille ans, la seule qui résiste à tous les démentis du destin. Voici que le moins chrétien d'entre nous est tenté de redire la prière ds deux hommes pèlerins, sur la route d'Emmaüs, à cet Etranger au seuil de l'auberge obscure: “Reste avec nous, car le jour baisse…”

P.S. – Il existe une Amicale des Prisonnières de la Résistance, 4, rue Guynemer (6e), que dirigent Mme Philippe Hottinguer et la baronne de Mareuil. Cette Amicale a été chargér de fonder à Paris et en province des Foyers féminins d'accueil pour recevoir les anciennes prisonnières et les déportées. Elles y sont hébergées, nourries, soignées et vêtues. Mercredi prochain 23 mai, au Théâtre des Champs-Elysées, une soirée sera donné au profit des femmes de Ravensbrück. Les programme comporte le Magnificant de Bach et le Psaume 126 composé en captivité par Jean Martinon. Nos lecteurs feront un geste généreux en faveur de cette œuvre, qui doit être l'œuvre de tous les Français.

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François MAURIAC, “Le Rêve des sages,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/360.