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L’Exemple à ne pas suivre

Référence : MEL_0353
Date : 01/05/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°221, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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L’Exemple à ne pas suivre

AVEC cette éloquence qui ne ressemble à aucune autre, M. Henri Bénazet, virtuose de la Radio, nous propose en exemple la procédure expéditive dont vient d'user le peuple italien à l'égard de son Duce. Que ce cadavre couvert de crachats ait été exposé, à Milan, dans une vitrine d'Uniprix, je trouve cela fort bon: à chaque peuple ses usages. Mais enfin l'Italie est l'Italie et la France est la France.
Un des plus grands procès de notre Histoire, un des plus tristes aussi, va s'ouvrir. Ce vieillard, il y a six ans couvert d'une gloire peut-être usurpée, que bien peu parmi nous, pourtant, eussent osé mettre en doute, comparaîtra, non devant quelques juges mais devant son peuple, devant toues les nations du monde, et ce n'est pas assez dire: devant la postérité. C'est justement parce que trop de Français subissent encore l'envoûtement de cette grande figure –qui n'était, nous le savons aujourd'hui, qu'une figure– que rien ne doit être laissé dans l'ombre, que toutes les pièces doivent être livrées au regard, que la sentence doit être rendue dans une lumière totale, avec une majesté sereine et grave.
Certes, nous avons plusieurs traditions. Lorsque, après le désastre de Ramillies, le Maréchal de Villeroi reparut à Versailles, Louis XIV lui dit simplement: “On n'est plus heureux à notre âge, Monsieur le Maréchal.” Quelque quatre-vingts ans plus tard, la Convention eût fait tomber sa tête. Je ne prétends ici que comparer deux méthodes, car il y a loin d'un Maréchal incapable à un Maréchal… Mais donnons, sans plus attendre, l'exemple de la sérénité.
Nous faisons d'autant plus confiance au peuple de France qu'il est l'héritier d'une très antique civilisation. Il n'a pas à chercher des leçons au dehors, lui surtout qui, dans la trahison de Vichy, n'a rien à se faire pardonner. Nous sommes les héritiers des Grecs: nous avons le sentimenet et le respect du tragique. Ce soldat nonagénaire qui a connu les extrémités de la gloire et de la honte, nous aurons le droit d'interroger, quand il ne sera plus là, son ombre funeste. Mais que les outrages lui soient épargnés tant qu'il se débattra sous l'étreinte de Némésis.

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François MAURIAC, “L’Exemple à ne pas suivre,” Mauriac en ligne, consulté le 19 avril 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/353.