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Parler ou se taire?

Référence : MEL_0351
Date : 25/04/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°215, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Parler ou se taire?

LES récits, les documents terrifiants dont débordent les journaux sont lus et vus par des Français qui attendent encore leur prisonnier, qui n'osent séloigner de chez eux: ils épient le bruit de l'ascenseur; chaque coup de sonnette les fait tressaillir. Comment nier que ces photographies, que ces reportages redoublent leur angoisse? Voilà un cas, entre mille autres, où le journaliste hésite: devait-il se taire? A-t-il eu raison de parler? Le plus souvent, c'est le choix de ses confrères qui a décidé du sien. Mais plus j'y songe, et plus il m'apparaît qu'au sujet des abominations allemandes, nous ne pouvions plus rien dissimuler.
A ce moment de l'Histoire où l'Allemagne nazie reçoit le salaire qui lui est dû, ses crimes contre l'Humanité –même les pires, mêmes les innommables– devaient être découverts aux yeux du monde entier. En France surtout, il fallait que les collaborateurs, que les Vichyssois irréductibles connussent enfin ces hommes dont la doctrine les avait séduits, ces sadiques, ces tortionnaires dont ils s'étaient faits les disciples et au sort desquels ils prétendaient lier le sort de la patrie. A quoi eût abouti la politique de Montoire, quel Français aujourd'hui peut feindre de l'ignorer? Ce qui nous est révélé, jour après jour, sur le royaume des épouvantements par ceux qui en reviennent, achèvera d'éclairer les aveugles de bonne foi.
Mais nous avons une raison plus pressante d'approuver ces révélations, malgré le redoublement d'angoisse qu'elle nous infligent: il est nécessaire que l'opinion française mesure la portée du coup qu'a subi notre race. Nous ne connaissons pas l'étendue de ce malheur; il va se découvrir à nous peu à peu. Osons regarder cette affreuse blessure au flanc de la France, cette blessure qui risquerait de s'envenimer et d'infecter le corps tout entier si nous n'y prenions garde. Il y [va] de notre être même. Le temps n'est plsu aux ménagements: un grand pays ne doit rien ignorer de ce qui le menace. Or il ne s'agit pas ici d'un problème important ni même d'un problème essentiel; au vrai, il s'agit du seul problème, dont dépend la solution des autres, car si nous sauvons la race, le reste nous sera donné par surcroît. Le rayonnement de la pensée française, de l'aer français, notre Empire, notre armée, il n'est rien qui ne paraisse secondaire auprès de cela qui tient en un mot: la santé de la France. Comme tant d'autres nations, nous avons été atteints par l'Allemagne hitlérienne à la racine même de l'être. Les Racistes auront été partout les ennemis de la race. La déportation est, de tous leurs attentats, celui qui aura coûté le plus cher à l'Europe. Ils ont commis le crime des crimes: ils ont empoisonné, là où ils l'ont pu, les sources de la vie.
Certes, en ce qui concerne la France, ce n'est pas assre de dire que rien n'est pardu et que tout peut être sauvé encore: tout sera sauvé, nous y sommes résolus. Mais, à n'importe quel prix, et par des moyens même cruels, il est nécessaire de créer une inquiétude, d'entretenir à ce sujet une angoisse nationale qui oblige chacun de nous, depuis les chefs responsables jusqu'aux plus humbles citoyens, à ne pas perdre un instant de vue le premier de nos devoirs, et l'on peut même dire notre seul devoir, puisqu'il résume tous les autres: sauver la race.

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Citation

François MAURIAC, “Parler ou se taire?,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/351.