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L’Agonie

Référence : MEL_0350
Date : 23/04/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°213, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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L’Agonie

APRES l'entrée des Alliés à Berlin, les hostilités continueront sans doute. Il n'empêche que c'est le moment où le taureau, l'épee enfoncée dans le garrot jusqu'à la garde, flageole, va tomber dans une seconde, dans quelques minutes… Il importe peu: la partie est jouée.
Que notre première pensée aille aux vainqueurs: ceux de l'Est, ceux de l'Ouest. Nous avons le tort souvent d'être plus attentifs à ce qui les divise qu'à ce qui les unit. Le “Populaire” rapporte, d'après un correspondant américain, ce beau trait du général Bradley, qui, ayant atteint Postdam dès le 13 avril, fit retirer ses troupes jusque sur l'Elbe afin de laisser aux armées soviétiques l'honneur d'entre les premières dans la capitale du Reich: en vertu d'un accord? Sans doute; mais aussi, j'imagine, en reconnaissance de ce que tous les Alliés doivent à ces armées héroïques qui, depuis Stalingrad, n'ont cessé de porter à la Wehrmacht les coups sous lesquels nous la voyons succomber aujourd'hui.
Pour nous, Français, il est écrit qu'aucune joie, dans cette guerre, n'ira sans amertume. Mais n'avons-nous rien à expier? Du moins, si nous ne sommes pas à Berlin, notre première armée a franchi le Rhin et atteint le Danube. Unissons, dans notre gratitude passionnée, les soldats qui nous ont réconciliés avec la victoire, et nos frères résistants dont le sacrifice a fait échouer la politique démentielle de la collaboration. C'est grâce à eux que la France n'a pes eu partie liées avec les vaincus… Les vaincus? Ce n'est pas assez dire: avec les criminels contre qui les survivants d'Auschwitz et de Büchenwald portent témoignage devant l'Histoire. Qu'ils soient bénis, ceux qui ont lutté, qui ont souffert, qui sont morts pour que la France ne meure pas déshonorée.
Nous sommes passés de la mort à la vie. Est-ce dire qu'il nous échappe combien cette vie est précaire encore et menacée? Entre les grands Alliés qui nous jaugent d'après les données de la démographie, de notre rendement économique, et les petites nations qui croient encore à une grandeur invisible dont elles ne veulent pas désespérer, efforçons-nous de rester les maîtres de notre destin. Tout ce que les morts de la guerre et de la Résistance pouraient faire pour nous, c'était cela: nous donner cette possibilité d'abord de survivre, et puis de reprendre la place qui fut la nôtre et qui, si nous n'avons pas la force d'y remonter, restera vide.
Aucun homme réfléchi ne saurait se faire d'illusions sur ce dur monde où nous entrons. Les ruines matérielles, pour effroyables qu'elles soient, ne sont qu'une image atténuée d'un désastre spirituel qui n'éclate pas au regard. “Nous ne somme plus au moyen âge…”, écrivait un rédacteur d'“Action”. Eh bien, si, justement! Il se peut que nous entrions dans un nouveau moyen âge plus déshérité que l'ancien qui, du moins, ignorait le bagne matérialiste où certains esprits, aujourd'hui, ont tant de peine à lutter contre l'asservissement de la pensée, contre l'hébétude, la haine, le désespoir. Qui sait? Peut-être le vrai rôle de la France commence-t-il aujourd'hui et ne fût-elle jamais plus nécessaire à l'Europe. Peut-être n'a-t-elle tant vécu, tant lutté, tant péché, tant souffert, depuis des siècles, que pour cette minute où sa pire défaite aboutit à cette doulureuse victoire.

P.S. –J'apprends à la dernière minute que le geste du général Bradley se retirant de Potsdam pour céder la place aux armées russes a été démenti.

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François MAURIAC, “L’Agonie,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/350.