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Le Dernier Acte

Référence : MEL_0349
Date : 20/04/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°210, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Dernier Acte

CE dernier acte n'en finit pas: le plus difficile à concevoir et à écrire, même quand le dramaturge s'appelle Dieu, ou le Destin, ou l'Histoire. Si Sharkespeare existe, il n'est que temps pur lui de se mettre au travail: déjà, du chaos sanglant des circonstances, le drame se égage. La scène se réduit d'heure en heure puisque l'Allemagne n'est plus que ce morceau de papier dont la flamme ronge les bords.
J'imagine les indications de Shakespeare: “Le général Eisenhower entre, suivi de son armée victorieuse fanfares)” ou encore: “La salle d'un château en Bavière. Autour du vieux mérachal qui songe, Laval, Déat, Brinon, Darnand, Bonnard jappent comme des chiens: –Il faut partir; il se parle à lui-même: ”Ils disent que je suis un criminel parce que j'ai arrêté la guerre, et qu'Hitler est un criminel parce qu'il la continue. Je ne comprends pas…” D'ailleurs, a-t-il jamais compris? Peut-être est-il désespéré que nous ne l'imaginons: il est assuré d'avoir des défenseurs devant l'Histoire tant que subsisteront certains éléments de la classe moyenne française dont il a incarné à la perfection l'idéal politique: une société bien en ordre, où chaque reste à sa place, où, derrière bien en ordre, où chacun reste à sa place, où, derrière le vieux chef paternel et décoratif, un petit nombre d'hommes puissants (mais moins puissants que la police féroce qui les protège) tiennent l'Etat; où le bon ouvrier, satisfait de son sort, vous parle la casquette à la main, et on l'appelle “mon ami”; où il n'y a de crime irrémissible que contre la richesse acquise et contre l'ordre établi. Le malheur est qu'il a fallu l'occupation étrangère pour que la nation française ait feint de se résigner à ce bonheur.
De chacun des hommes qui entourent le vieux maréchal, il serait curieux de se demander comment ils ont atteint à cette extrémité de n'avoir le choix qu'entre le poteau-frontière et le poteau tout court. ”Laval ou la maladresse des habiles”… Chacun de nous a pu examiner ce phénomène sur des animaux plus petits. Chez un Bonnard, c'est bien moins l'ambition qui a joué, qu'une passion politique furibonde qu'il n'a pu résister d'assouvir. Est-ce parce que je n'ai jamais rencontré Déat? Son cas me paraît plus mystérieux. Très intelligent, normalien de formation socialiste, il détestait et méprisait ouvertement Vichy; mias il a cru, il a adhéré au national-socialisme en tant que doctrine (en mettant l'accent sur le terme “socialisme”). En tout cas, aucun de ces malheureux n'a, il s'en faut de beaucoup, la stature du héros shakespearien. Seul, Hitler appartient déjà au génie, il est déjà la proie de sa légende. Ou plutôt son histoire décourage sa légende: car qu'ajouterait l'imagination des siècles à ce que nous savons d'Ausschwitz, de Büchenwald et de ce Ravensbrück dont des témoins de la valeur de Julien Cairn, du professeur Richet, nous dévoilaient hier l'inimaginable horreur! Qui nous dira l'histoire des dernières nuits d'Hitler? Peut-être qu'un seul mort lui dissimule ces millions d'êtres humains dont il a été le bourreau; peut-être qu'entre tous ces cadavres, c'est le cadavre sanglant de Roehme qui se dresse et qui, au nom de cette foule immense de martyrs, lui crie, comme les fantômes, à Richard III: “Désespère et meurs.”

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François MAURIAC, “Le Dernier Acte,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/349.