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Ceux qui reviennent

Référence : MEL_0348
Date : 18/04/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°208, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Ceux qui reviennent

QUE disent-ils, mais surtout que pensent-ils, tous ces revenants? Nous ne le saurons pas de prime abord. Rien ne les intéresse, pour l'instant, que leur propre histoire: cette femme qu'ils retrouvent, ces enfants inconnus, le métier oublié. Il y a eu cette déchirure dans leur destin; et la reprise ne sera pas toujours facile. Je me rappelle, au lendemain de l'autre guerre, ce titre d'une pièce de Jean-Jacques Bernard: “LE Feu qui reprend mal…” Les voici à genoux devant le foyer, écartant la cendre qui recouvre les tisons. Il ne faut pas les déranger pendant ce temps-là.
Et quand ils commenceront à vous parler, chacun sans doute racontera une histoire différente. Ces femmes délivrées d'un camp de représailles, ces créatures qui remontaient de l'enfer et dont les journaux d'hier reproduisaient les beaux visages tragiques ont d'autres souvenirs que le débrouillard qui a fait son trou dans la ferme où il travaillait et qu'aucun cataclysme n'a jamais empêché de trouver partout bon souper, bon gîte et le reste…
Ne nous pressons pas trop de les mettre au courant de ce qui se passe en France. Peut-être quelques-uns y voient-ils plus clair que nous-mêmes, parce qu'ils avaient plus de recul, parce qu'ils observaient les choses et les gens du fond d'un abîme de souffrances. Pour beaucoup, surtout dans les oflags, la captivité fut une retraite, un temps de réflexion, d'approfondissement, une terrible épreuve intérieure mais où ils se sont accoutumés à considérer chaque problème en homme solitaire qui voit les versants opposés par où on peut l'aborder. Ne croyez pas qu'ils vont entrer d'emblée dans tous vos partis pris, ni épouser toutes vos passions.
Nous vivons une époque de révolution larvée où l'écart est grand entre la pensée réelle des gens et son expression officielle à la tribune, dans la presse, à la radio. Notre univers est, pour une part, un univers de mots d'ordre, de consignes et de surenchères. Une seule parole vraie retentit aujourd'hui comme un cri insolite. Ces Français surgis d'une épreuve sans nom, écoutez-les avant de songer à la catéchiser. Beaucoup sont des ressuscités, des Lazare qui ont vu de leurs yeux le rivage des morts. Leur cœur déborde-t-il de pitié ou de haine? Songent-ils à la vengeance, à la justice, au pardon? C'est à eux de parler et non à nous de leur souffler ce que nous souhaitons qu'ils disent. Nous savons des choses qu'ils ne savent pas, mais ils en connaissent que nous ignorons.
Parmi eux, il ne manque pas de héros. La radio nous a appris hier que Claude Bourdet était délivré: je me souviens de son arrestation, de ce jour dramatique où l'un de mes proches avait pris rendez-vous avec lui. Claude Bourdet, résistant intrépide, chrétien sans compromission, dévoué corps et âme à la cause du peuple, esprit de vaste culture, averti de tout ce qu'exige l'époque où nous sommes entrés. Claude Bourdet qui ne pourra que s'agenouiller sur la tombe de son père… Je salue en lui, avec une tendre admiration, l'un de ces jeunes chefs que la France nouvelle attend et dont elle a besoin, le survivant délégué vers nous par les martyrs qui ne reviendront pas.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Ceux qui reviennent,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/348.