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Le Symptome

Référence : MEL_0333
Date : 07/03/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°172, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Symptome

CE débat sur la charité et sur la justice qu'on croit fini et qui reprend ici et là ressemble à ces disputes de pédants au chevet d'un grand malade dont la chambre serait pleine d'étrangers. Il est bien de remonter jusqu'au principe de nos actes, jusqu'à l'idée qui les éclaire et qui les justifie; il serait mieux de considérer ce corps qui souffre. Nous devons sortir de l'abstrait et observer, d'un œil de clinicien, les symptômes de notre mal.
Il faudra bien que nous en venions là. Un jour, le ravage intérieur se révélera tel, que beaucoup de Français, aujourd'hui désunis, oublieront leurs différends. Alors une seule passion leur sera commune, un seul désir: que la France vive. “La France éternelle”, répétons-nous comme s'il s'agissait d'une formule scientifique ou d'un dogme. Mieux vaudrait regarder en face la vérité que constatait Péguy à la veille de l'autre guerre: “Des civilisaitons entières sont mortes, absoluement, entièrement et totalement mortes…” et telle que la reprenait Valéry en 1918: “Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles…”. La Palisse est le seul philosophe qui ne se trompe jamais.
Sommes-nous donc si malades? Le symptôme à mon sens le plus grave du désordre profond dont souffre la nation française, c'est que trop souvent les individus y sont entrainés à la honte, au déshonneur, à une condamnation ou à une mort infamante, non par ce qu'ils ont de pire, mais par ce qu'il y a en eux de meilleur. Considérez les officiers de Maubeuge que le sentiment exaspéré de l'injustice précipita dans l'acte déplorable qu'ils expient aujourd'hui, ou cet adolescent qui croit vrai ce que son père lui dit être vrai, qui s'engage, le malheureux, dans l'aile marchante de la collaboration avec l'ennemi, non comme un assassin et comme un traître, mais comme un jeune être enclin au sacrifice et au don de lui-même. Voici, d'une part, des héros de la Résistance brisés, déshonorés, et d'autre part un garçon de dix-huit ans qui n'est que ferveur et pureté, condamné à la dégradation humaine –car nous savons ce que signifie le bagne, à cet âge: l'ange y est livré aux bêtes immondes. Nous connaissons, ou plutôt nous ne connaissons pas ce cerlce de l'enfer social: la Maison Centrale de Poissy… Mais ceci est une autre question.
Nous croyons que l'heure est venue d'envisager une politique intérieure inspirée, non plus par l'idée de charité ou par l'idée de justice ou de vengeance, ou par toute autre notion abstraite, mais simplement accordée aux exigences de la thérapeutique. Nous ne doutons pas que tous les Français ne s'entendent sur ce point, un jour. Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Le Symptome,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/333.