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La Partie de belote

Référence : MEL_0331
Date : 01/03/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°167, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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La Partie de belote

LES empires s'écroulent, les charniers sont combles, la face de la terre est renouvelée, mais les Français reprennent une partie de belote interrompue il y a cinq ans: il[s] rouvrent le procès de l'école libre. La subvention que lui accordait Vichy fournit un prétexte inespéré à ses vieux adversaires. Je croyais que mon ami Jean Guéhenno méditait sur les réformes de structure, rêvait de sécurité collective et de fédération européenne… Mais non, il ne songe qu'à abatttre la maison d'en face.
Le comique, c'est qu'il prétende le faire au nom de la liberté, au nom de la liberté de l'esprit. Bien qu'il n'en veuille au fond qu'à l'école catholique, imagine-t-il une loi qui épargnerait les autres établissements privés? Dans ce cieux pays de moralistes où tant d'hommes distingués se sont penchés sur les problèmes de l'éducation, il va donc fallloir, au nom de la liberté, interdire toutes les recherches de cet ordre?
J'écarte à dessein les raisons que j'ai, comme catholique, de défendre l'école libre. Je m'en tiens à cette position raisonnable, qu'il existe des esprits divers et qu'il faut leur proposer diverses disciplines. J'ai aimé mon collège, d'abord parce que j'y respirais l'atmosphère qui me convenait: j'étais de ces enfants qu'il importe d'élever “in hymnis et canticis”. Bien sûr, mes éducateurs m'ont déformé: en un certain sens, tous les éducateurs déforment. Le cher Jean Guéhenno s'imagine-t-il avoir été moins marqué par la laïcité que je ne l'ai été par les disciplines de mon enfance? Nous sommes deux bossus qui sourions (tendrement) de la bosse de l'autre.
Je n'ai aucun souvenir qu'on nous ait enseigné “la faillite de la science”, comme le croit Guéhenno, ni que nos maîtres nous aient mis en garde contre la curiosité de l'esprit. Il ne s'agissait, en tout cas, de rien d'aussi marqué, d'aussi défini que le dogme scientiste auquel devait adhérer l'écoler Guéhenno. Nous avions, à vrai dire, des manuels parfois stupides, mais dont notre professeur de rhétorique nous interdisait de nous servir. Il me semble que, dans les hautes classes, nos maîtres étaient, pour la plupart, des esprits cartésiens, fort peu portés sur la mystique. Il n'y a rien de si attaché à la raison raisonnante qu'une certaine espèce de religieux. D'ailleurs, tous les clercs se ressemblent, et Jean Guéhenno lui-même (avec une culture bien supérieure!) me rappelle tel de mes anciens maîtres que j'admirais plus que personne au monde.
Les excellentes gens! Ils s'inquiétaient beaucoup d'aligner, à la fin de l'année, le plus de bacheliers possible et, pour ce qui est de la religion, ils se contentaient de créer l'atmosphère. La théologie n'occupait guère notre temps, Guéhenno peut m'en croire. En revanche, du seul point de vue humain, la fréquente communion nous dresait à l'examen de conscience: il est bon que, dans certaines écoles, l'éducation de la pureté soit envisagée et tentée –même si le succès en est douteux et les conséquences parfois inattendues!
Jean Guéhenno n'en veut-il qu'à l'école libre primaire? Laissera-t-il aux classes bourgeoises le privilège de choisir pour leurs enfants les écoles qui attachent de l'importance à l'éducation de l'âme? Seuls, alors, les enfants de la ckasse ouvrière seraient voués sans recours aux écoles officielles…
Nous entrons dans un monde assez sinistre, je le crains, qui sera celui de l'uniformité. A quoi bon pousser à la roue? La France a plus d'un visage, et il n'en est presque aucun qui ne nous soit cher. Si le petit Racine n'avait pas été colier à Port-Royal des Champs, peut-être ne serait-il pas devenu le grand Racine.

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Citation

François MAURIAC, “La Partie de belote,” Mauriac en ligne, accessed January 23, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/331.