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La Danse devant l’Arche par Henri Frank

Référence : MEL_0033
Date : 01/01/1913

Éditeur : Cahiers de l'Amitié de France
Source : 2e année, n°1, p.50-53
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
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La Danse devant l’Arche par Henri Frank

La Danse devant l’Arche[1], par Henri Frank (Edition de la Nouvelle Revue française). –Il semble que la mort d’un jeune homme atteigne tous les jeunes hommes. Devant la tombe d'Henri Franck qui était juif et que je ne connaissais pas, je sens se briser en moi le lien d'une parenté obscure. Il nous a laissé La Danse devant l'Arche, poème sans doute interrompu, mais qui dresse dans le ciel, comme un temple abandonné, des colonnes admirables. Si, pieusement, je veux lui consacrer ces pages, c'est qu'en dehors d'involontaires blasphèmes, ce David n'offre rien qui puisse déplaire à de jeunes chrétiens.
Louons-le de n'avoir pas rougi de son sang. Le malaise que toujours j'éprouve à fréquenter un juif vient de cet air humilié qui demande grâce. Henri Franck entre dans la vie d'un air joyeux et libre. Il ne ressemble en rien à ceux de sa race qui ont souvent le dos rond, des faces d'esclaves, au sein même de leur triomphe et lorsqu'ils sont devenus les bourreaux. Voué aux lettres, il ne suit pas la trace de ses [coréligionnaires] écrivains, presque tous gens de théâtre et faisant de l'argent. Mais il se mêle à la théorie des porte-lyre. Il n'a d'autre souci, parmi de jeunes Français intelligents et sensibles, que de se montrer le plus intelligent et le plus sensible.
Le premier chant de son poème n'est qu'un cri jeté vers le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Inutile prière! Jehovah se tait depuis que le voile du temple fut déchiré en deux. Le lévite laisse alors tomber à ses pieds la robe blanche et veut chercher la Vérité inconnue. Debout sur le seuil de la synagogue, l'enfant regarde l'espace lumineux où il doit s'enfoncer:

Le beau départ: que je suis jeune et qu'il fait grave;
Je suis beaucoup plus fort aujourd'hui que jamais
Et mon cœur est fumant comme un fleuve à l'aurore.

Dans l'aventureux voyage le jeune chercheur ne veut se fier qu'à son cœur –et c'est pourquoi, cherchant la vérité, il trouve des amis et d'abord se repose en eux. La Danse devant l'Arche recèle des vers sur l'amitié, ces vers que nul poète ne saurait plus écrire après vingt ans et qui ont comme des teintes d'aurore.

Et maintenant j'ai de nombreux amis que j'aime;
Je les ai rencontrés, je les ai découverts,
Je sais leur nom, leur vie, leur famille et leur âge,
Et notre jeune troupe enlace l'univers...
……………….…………………….
Mes amis si divers, mes amis si unis!
Toi, juif aux cheveux roux et à la voix chantante,
Tout tremblant de nerveuse et tendre intelligence,
Juif plus fier que David et plus doux que Jacob;
Toi chrétien, qui formé au bord de la Charente,
As le débit nuancé et coulant de ses eaux
Et gardes dans ta voix la douceur d'Angoulême…
……………….…………………….
Vous tous enfin, venus des diverses provinces,
Garçons français, les plus intelligents de tous.

Henri Franck aime ses amis de tout son cœur, mais aussi de toute son intelligence. A lire les vers qu'il leur consacre, je me rappelle ce que Barrès dans Sous l'œil des barbares nous dit de son héros vivant à Paris, “il y vécut la vie des conversations interminables qui est toute l'existence d'un étudiant français un peu intelligent”. La vie du cœur, chez ce jeune homme, se confond avec la vie de l'esprit. Si j'en juge par ses articles, il ne respirait qu'à la Sorbonne. Rien n'y pouvait choquer ce juif qui a aimé la France du plus vif amour, –mais son instinct comme celui d'autres étudiants français, ne l'avertissait pas du danger qu'offre tel enseignement. Pourtant, quel charmant désir de faire connaître à ses frères ce qu'il connait lui-même et de partager avec eux ses ivresses intellectuelles! Au cours d'un article où il touche à la question alsacienne, que je goûte, en bas d'une page, cette note: “Il est essentiel, si l'on ne veut pas faire de phrases et savoir ce qu'est l'Allemagne, d'aller entendre Andler. C'est le jeudi à 3 heures.”
Mais parce qu'il avance en âge, Henri Franck sème des amis sur sa route. En vain essaye-t-il de les aimer en groupe et d'un amour collectif. De si nobles échanges ne lui révèlent pas le dieu inconnu. Alors il interroge la France, –il nous trace de ce pays un tableau simplifié, –on dirait de ces cartons enluminés qui ornent les classes publiques.

Par la fenêtre ouverte, on entend au printemps
Le chœur que font les voix des enfants des écoles
Dans les clairs bâtiments des écoles laïques
Où le jeune soleil entre par les baies neuves:
Et sur les beaux chemins où s'effeuillent les arbres
Les chemins vicinaux où vont les carrioles–
Et la route royale entre les peupliers.

Mais la France va-t-elle mourir d'avoir enfanté la République, comme la race juive est malade à jamais d'avoir enfanté un Dieu? (J'emprunte à Henri Franck cette image.) Fatigué de sa vaine recherche, l'errant s'arrête à un carrefour: il ne poursuivra plus le Dieu qui indéfiniment se dérobe, –c'est au dieu à le chercher maintenant, à fondre sur lui, à l'emporter comme Ganymède. Henri Franck ne veut plus que se réjouir devant le monde, flamber à la face du ciel ainsi qu'un feu de joie. Il ne veut plus que se donner aux choses créées, aimer “ce que jamais il ne verra deux fois”, mettre l'infini dans ce qui passe, combler d'éternité sa vie éphémère.
Si vous aviez vécu, le Seigneur peut-être vous eût-il foudroyé sur une route et aveuglé de vérité, ô jeune Saul qui ne le persécutiez pas. Mais il a mieux aimé surprendre, au milieu d'une trop orgueilleuse inquiétude, votre jeunesse et brusquement la jeter dans la Lumière. Si je m'émeus de votre mort, elle ne m'est pas un mystère horrible, –car je trouve enviable de mourir à vingt ans, d'avoir toujours vingt ans dans le souvenir de ceux qui vous ont aimé et de laisser sur la terre une trace immortelle de votre passage. Je dis immortelle, car si le feu de joie qui éclaire la danse devant l'arche, devait un jour s'éteindre, la voix ne mourra pas de celle qui en des pages de ferveur et du plus brûlant regret célèbre votre jeune gloire. La comtesse de Noailles a gravé sur le marbre impérissable votre image. Vous nous y apparaissez agile et joyeux “ainsi le coureur de charantique, les pieds joints, les mains rigides, le regard résolu, retient ses chevaux emportés”. Vous devîntes mon ami dès que mes yeux eurent lu la première ligne que cette muse vous consacre: “des yeux limpides se sont fermés qui possédaient la grâce et comme la science du ciel”. Mais il faut envier ceux qui vous ont connu dans le temps que vous étiez sur la terre. Ils garderont votre mémoire. Parmi les bien-aimés que nous avons perdus, l'ami risque d'être le moins vite oublié, parce que nous ne pouvons oublier notre jeunesse. Fidélité aux amis morts! Tristesse indéfinie et sans amertume! Je me rappelle ce mot dans le journal d’un jeune catholique, Albert de la Ferronay: “Quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui durent toute la vie sans la déchirer...”

Notes

  1. La Danse devant l’Arche, par Henri Franck, –préface de la comtesse de Noailles, –édition de la Nouvelle Revue française.

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Citer ce document

François MAURIAC, “La Danse devant l’Arche par Henri Frank,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/33.