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Les Conséquences politiques de l’épuration

Référence : MEL_0313
Date : 12/01/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°126, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Les Conséquences politiques de l’épuration

LES Cours de justice vont, paraît-il, avoir de quoi s'occuper. Dix-huit mille sept centres affaires sont en cours: les hors-d'œuvre. Plus de cinquante mille dossiers occuperont, cette année, les veilles de six cent vingt-trois magistrats. On voit bien le commencement de l'histoire; c'est la fin qu'on imagine mal. Ce voyage au bout de l'épuration, quel en est le point d'arrivée? Mais arrivera-t-on jamais? Je ne songe pas seulement au temps qu'il faudra pour expédier ces cinquante mille affaires. D'autres continueront de s'accumuler: ce n'est pas la matière qui manque. A moins qu'on décide, un beau jour, dans tous les commissaraits, de jeter les dénonciations au panier, six cent vingt-trois Sisyphes se retrouveront, chaque matin, devant leur rocher éternel.
Il importe pourtant d'aller vite. Vous ne travaillez pas sur un cadavre. Ce n'est pas de dissection qu'il s'agit. Comment le pays réagira-t-il à cette opération sanglante, poursuivie durant des mois? La malade est exténuée et elle n'est pas endormie. Au bout d'un an, quelle sera, croyez-vous, la température de la France? Du point de vue de Machiavel, cela importerait peu si nous étions des Jacobins très résolus à braver l'opinion, à imposer au pays la vérité politique. Mais nous restons des démocrates respectueux de la légalité. Nous donnerons la parole au peuple. Sa réponse décidera de tout, cela ne vous fait donc pas peur?
Les esprits politiques de l'Assemblée et de la presse n'envisagent jamais la question sous cet angle. Nous ne faisons plus ici de sentiment, nous ne sommes plus dans l'ordre de la charité. “Saint François des Assises…” Je n'ai pas été le dernier à sourire d'être ainsi désigné. Pourtant faites attention que les saints se montrent le plus souvent de grands réalistes et que le conseiller et l'agent du cardinal de Richelieu, le Père Joseph, était fort avancé dans les voies mystiques. Mais ce n'est plus l'heure de plaisanter. Je souhaiterais que mes confrères, que mes camarades, acceptent d'envisager l'épuration dans ses rapports avec la politique intérieure.
Il y a eu des mécontents sous tous les régimes. Mais aucun régime ne supporterait une telle organisation du mécontentement. Dieu merci, l'immense prestige du général de Gaulle, tout ce que la France lui doit au dedans et au dehors, l'euphorie de la libération, cette ivresse de la grandeur retrouvée ont, jusqu'à présent, limité les dégâts. Il n'empêche que ce serait téméraire de s'aveugler sur certaines menaces.
Il ne m'appartient pas de critiquer la mesure, sans doute inévitable, qui a écarté de l'Assemblée Consultative les députés et les sénateurs dont M. Laval avait escroqué le vote et qui, plus ou moins, devinrent, presque tous, des résistants. Il reste que beaucoup de ces parlementaires, écoutés dans leur circonscription, rendus furieux par l'injustice dont ils croient avoir été victimes, risquent de former, avec leurs électueurs, de nombreux noyaux d'oppostion. Il reste aussi que parmi les innoncents ou les suspects, arrêtés, puis relâchés, se trouvaient des hommes influents qui ne pardonneront jamais. Dans cerains regards, j'ai entrevu des abîmes de rancune. Dans certaines paroles frémissait une haine assez forte pour orienter une vie. Même parmi les plus humbles, chaque personne arrêtée crée une zone d'irritation et d'angoisse qui gagne de proche en proche.
Tout cela ne serait rien, s'il n'existait de ces personnages redoutables qui, menacés dans leurs intérêts financiers et dans le pouvoir occulte qu'ils détenaient naguère, se préparent à orchester, d'un bout du pays à l'autre, ces rancunes et ces terreurs. On ne peut pas tout dire, on ne peut pas tout écrire… La puissance que chez nous détient encore un seul homme, s'il est milliardaire, la plupart de nos lecteurs l'ignorent, mais quelques-uns le savent…
Je n'ai d'autre désir que de susciter d'utiles pensées. Il ne faut à aucun prix que ces misérables puissent utiliser contre nous le mot affreux de Chateaubriand sur Decazes, après l'assassinat du Duc de Berry: “Le pied lui a glissé dans le sang…” Nous ne voulons pas qu'au soir d'une grande défaite électorale, nos ennemis osent jamais se servir de cet argument ignoble contre le parti des fusillés et des martyrs. Certes, l'épuration est un mal nécessaire. Ceux qu'elle indigne le plus feignent d'oublier qu'elle existait en germe dans la collaboration et que nous devons la subir comme la rançon inéluctable de Vichy. Mais nous croyons qu'il n'est pas trop tôt pour chercher à découvrir l'issue de ce monotone, de ce sanglant labyrinthe.

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François MAURIAC, “Les Conséquences politiques de l’épuration,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/313.