Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Le Camp de la mort lente

Référence : MEL_0312
Date : 10/01/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°124, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


Version texte Version texte/pdf Version pdf

Le Camp de la mort lente

IL est utile de nous remettre en esprit quelle est cette race d'hommes qui n'ont pas encore renoncé à Strasbourg. C'est trop vrai que nous aurions tendance à l'oublier. Nous réagissons de moins en moins à des horreurs mille fois racontées dont notre imagination est comme saturée. Mais voici un témoin, Jean-Jacques Bernard, qui n'élève jamais la voix, qui raconte simplement ce qu'il a vu, ce qu'il a souffert, ce qui se passait tout près de nous, au camp de Royallieu, à Compiègne: un camp sans travaux forcés, sans chambre de torture, sans gaz asphyxiants, sans four crématoire, un camp anodin en apparence, un camp de repos, si l'on peut dire. Le bourreau demeurait invisible. Il dirigeait tout de Paris. Ses directives étaient simples. Il laissait tranquille ses victimes: il ne s'agissait que de les laisser mourir peu à peu de faim. On les nourrissait à peine: une soupe, un peu de margarine. Tout paquet venu de l'extérieur était interdit.
Jean-Jacques Bernard nous fait voir le vif éclat, puis le vacillement, et enfin la mort de cette flamme: d'abord le jeune active l'esprit; il y eut, à Royallieu, une période brillante de conversations et de conférences. Mais, peu à peu, la mémoire du conférencier défaillait; des strophes de “Booz Endormi”, qu'il connaissait depuis l'enfance, lui échappaient. L'auditoire, enthousiaste, fervent, commença de céder au sommeil: il s'endormait de faiblesse; c'était déjà le sommeil de la mort. Bientôt, il n'y eut plus que des affamés de l'Inde, des corps décharnés, accablés de ces misères physiologiques dont on n'ose parler, sans défense contre la vermine, couverts de plaies qui ne guérissaient pas.
Ces Juifs français, presque tous notables, appartiennent au Barreau, à la Cour des Comptes, à la Médecine, aux Lettres. Plusieurs d'entre eux honorent leur pays. Ils n'ont commis aucune autre faute que d'appartenir à la race juive. En même temps que les Nazis les assassinent jour après jour, ils les considèrent comme des cobayes et poursuivent sur eux une expérience. Ils trouvent curieux de réunir en vase clos ces Français, passionnément français, avec des Juifs apatrides. Ces derniers sont presque tous sionistes et professent qu'Israël existe encore en tant que nation. Sauraient-ils convaincre leurs frères de France et les détacher de la patrie où ils ont pris racine?
L'expérience fut concluante. Sans l'avoir cherché, il me semble, le livre de Jean-Jacques Bernard pose le problème juif comme il doit l'être. Au vrai, ce problème n'existe qu'en ce qui concerne les apatrides, les immigrés. A aucun moment, les Français, dont Jean-Jacques Bernard est l'un des représentants les plus nobles, ne réagissent comme juifs. Il n'existe pas à leurs yeux de nation juive ni, pour la plupart, semble-t-il, de Dieu juif: quand ils ne sont pas libres penseurs à la mode de chez nous, selon le type radical ou socialiste, ils cèdent à l'influence chrétienne et l'Evangile les inspire: “Des chrétiens sans le savoir et sans le vouloir…”, ainsi les définit Jean-Jacques Bernard. La charité régnait au camp de la mort lente. L'auteur de “Martine” est l'écrivain le plus dépouillé que je connaisse. Et pourtant, lui-même, en se raooelant ces affamés qui partageaient avec les autres le peu qu'ils recevaient en secret pour ne pas mourir, ne peut retenir ce cri: “O cœur humain!”
Nous connaissions leurs souffrances. Que de fois ai-je entenu dire, durant cet hiver féroce: “Jean-Jacques Bernanrd est au moment de mourir de faim à Compiègne…” Que pouvait-on faire? Quelle démarche tenter auprès des bourreaux? Nous étions sans pouvoir, ou alors, il aurait fallu se vendre, promettre de collaborer… Un jour, je me souviens d'avoir déjeuné chez Drouant avec un rescapé de Compiègne qui, l'avant-veille encore, partageait la chambre de Jean-Jacques Bernard. Nous n'osions pas l'interroger. Il n'avait pas envie de parler de ce qu'il avait souffert. Mais je me rappelle son regard sur la table servie, cette avidité, surveillée par l'éducation…
Le témoignage de ce livre est d'autant plus terrible que celui qui le porte est un esprit modéré, plein de scrupule et qui a le souci d'être juste à l'égard de ses bourreaux. C'est surtout le témoignage d'un Français qui ne veut petre qu'un Français. Ah! qu'il nous en persuade aisément! Lui et ses compagnons ne diffèrent de nous que par un amour plus “motivé” de la France. Ils ont peut-être une conscience plus claire de ce qu'ils lui doivent, de ce qu'ils attendent d'elle, de ce qu'elle incarne pour les autres nations. Je voudrais que “Le Camp de la Mort Lente” fût lu et médité par tous les Français qui recommencent à dire, d'un certain ton: “Les Juifs…”

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “Le Camp de la mort lente,” Mauriac en ligne, consulté le 23 septembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/312.