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Autour d’un verdict

Référence : MEL_0310
Date : 04/01/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°119, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Autour d’un verdict

ECRIRE, c'est agir. C'est parce que nos actes nous suivent, que nos écrits nous suivent. Aux jours de la paix, nous n'y songions guère. La polémique constituait un genre comme un autre, plus amusant qu'un autre: c'était la distraction du petit déjeuner, le guignol des grandes personnes. “Avez-vous lu le Daudet de ce matin?...” Les victimes elles-mêmes ne protestaient pas. Il semblait entendu que les honneurs de la politique ou de la littérature n'aillaient pas sans la bastonnade quotidienne de Polichinelle.
Cependant le poison agissant, rongeait en secret les cœurs sans défense. Quelques-uns se tuaient: d'autres mourraient de chagrin. Mais le public était complice. La passion de la corrida, que les gens de ma province ont dans le sang est, au fond, commune à tous les hommes. A Paris, certains journaux la satisfaisaient chaque matin: “Avez-vous lu le Daudet? Avez-vous lu le Béraud?”
Nous ne sommes presque jamais punis pour nos véritables fautes. Béraud n'a pas le soin de protester qu'il est innocent du crime d'intelligences avec l'ennemi. Les débats l'ont prouvé avec évidence. Certes, son anglophobie, en pleine guerre, –et bien qu'elle ne se manifestât qu'en zone libre– constitue une faute très grave. Mais si le fait que l'ennemi a utilisé certains de ses articles suffisait à le charger du crime de trahison, la salle des Assises serait trop petit pour contenir la foule des coupables. Au vrai, tout Paris sait bien que ce jugement est inique et certaines circonstances qui l'entourent, et qui un jour seront connues (et qui sont incroyables), ajoutent encore à cette iniquité.
Mais le jugement est le fruit empoisonné des dix années où Beraud a mis sa verve puissante au service d'un clan, –et de quel clan! Comment a-t-il pu commettre cette faute? Il était le reporter le plus grassement payé de Paris, ce n'est donc pas l'argent qui l'a décidé. Non, il a obéi à ce démon frénétique dont est possédé le polémiste né, et qui, chez nous, de Louis Veuillot à Drumont, et de Léon Bloy à Léon Daudet, sévit surtout à droite. A la place qui lui était offerte, retenu par une chaîne d'or, le pauvre molosse, il allait pouvoir aboyer et mordre à cœur joie; il serait libre d'aller à l'extrême d'un don redoutable. Bien loin de l'arrêter ou de le modérer, son patron l'exciterait plutôt, quitte à glisser à la cantonade: “C'est Béraud, ce n'est pas moi…”
Qu'il soit puni pour cette erreur d'aiguillage, qu'il paie cher, et très cher, c'est dans l'ordre, c'est dans la logique de ces jours terribles où nous savons tous que chaque geste compte, que chaque parole a son poids éternel. Mais qu'on déshonore et qu'on exécute comme traître un écrivain français qui n'a pas trahi, qu'on le dénonce comme ami des Allemands, alors que jamais il n'y eut entre eux le moindre contact, et qu'il les haïssait ouvertement, c'est une injustice contre laquelle aucune puissance au monde ne me défendra de protester.
Je supplie ceux de mes camarades qui ne m'approuvent pas d'oublier leurs rancunes, leurs justes rancunes. Amis et adversaires, nous appartenons tous aux lettres françaises, nous communions tous dans ce culte, dans cet amour qui crée entre nous une fraternité. “Frapper à la tête?“ Oui, bien sûr… mais tout de même, un écrivain français appartient à notre patrimoine. Ce n'est pas à nous d'en faire bon marché. Si Béraud avait commis le crime pour lequel il a été condamné, son talent ne serait pas à mes yeux une excuse. Mais grâce à Dieu, et pour notre honneur à tous, Henri Béraud n'a pas trahi.
Il n'était pas mon ami. Je me souviens d'avoir, une seule fois, diné un soir avec lui et Pierre Brisson, il y a bien des années: telle était sa verve, cette nuit-là, que les heures s'écoulèrent à mon insu. Quand nous nous retrouvâmes dans la rue, je fus stupéfait d'être ébloui par le jour. Nous nous serrâmes la main… Je ne l'ai jamais revu. Si glorieux, le pauvre obèse, il allait vers son martyre. Mais croyez-moi: il ne faut pas que les mauvaises causes aient leurs martyrs.

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Citation

François MAURIAC, “Autour d’un verdict,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/310.