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L'Année de la réconciliation

Référence : MEL_0309
Date : 02/01/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°117, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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L'Année de la réconciliation

AU seuil de cet an nouveau, dont le général de Gaulle nous assure que ce sera l'année de la grandeur, chacun de nous s'interroge sur l'épreuve inconnue qu'il lui reste à affronter: quel est ce visage redoutable et voilé, à peine entrevu dans l'ombre? Une douleur déjà ressentie, peut-être, et qui depuis longtemps nous est devenue familière… ou bien devrons-nous faire face à un destin inimaginable?
Quel que soit ce destin, il ne nous ferait pas peur si nous allions au-devant de lui coude à coude, serrés comme des frères autour de l'homme qui nous a été donné, qui est au milieu de nous le signe vivant que la France, après tout ce qu'elle a souffert, demeure la grande nation protégée et bénie.
Mais si le pouvoir de cet homme nous est connu pour assurer au dehors la grandeur de la patrie, les passions qui la déchirent au dedans, on dirait parfois qu'il ne les entend pas, qu'il ne veut pas les entendre. Debout à son poste de vigie, entre la mer et les étoiles, il ne tourne pas la tête vers nous. On pourrait le croire inattentif aux querelles de l'équipage, aux haines séculaires que nos derniers malheurs ont sinistrement rajeunies. Les ignore-t-il? L'a-t-il reconnu, ce bruit horrible des fusils déchargés contre une homme sans armes, à qui il avait fait grâce? Nous ne savons pas non plus s'il demeure insensible à ces remous de l'opinion autour des verdicts qui se succèdent, indulgents ou impitoyables, –mais ce n'est pas toujours le degré de culpabilité qui en décide, et l'on imagine parfois que, dans l'ombre de la justice, la vengeance demeure tapie.
Ah! si jamais nous avions pu croire à son indifférence, l'appel du général de Gaulle, le soir du 31 décembre, aurait suffi à nous détromper. Devant l'ennemi encore à nos portes, alors que la France exténuée mais debout va demander à ses plus jeunes fils de prendre les armes, il nous adjure de demeurer unis. Lui, le plus pur de tous, puisque dès la première minute, devant la capitulation, il a incarné le refus de la France, il pose cette question à chaque Français: “Qui de nous ne s'est jamais trompé? Que de nous n'a rien à se reprocher?”
Cette question, ce n'est pas seulement aux individus qu'il l'adresse, mais aux partis politiques. Je ne voudrais pas ici écrire un seul mot qui pût irriter les passions, puisque mon ardent désir est d'aider, pour mon humble part, à la réconciliation nationale. Mais enfin reconnaissez-le: jamais les paraboles évangéliques ne parurent plus actuelles qu'aujourd'hui: “Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre.” Cette parole du Christ suffit pour que les Juifs s'éloignent l'un après l'autre, et ils serraient dans leur main crispée la pierre qu'ils n'avaient pas osé jeter contre la femme adultère. Quel militant aurait le front de refaire la prière du pharisien et, se comparant au publicain, se glorifierait, sans rougir, de n'avoir jamais péché contre la patrie? Soutiendriez-vous, les yeux dans les yeux, qu'à aucun moment vous n'avez, au moins dans une certaine mesure, commis la faute que vous reprochez à vos adversaires? La passion idéologique n'a-t-elle jamais parlé plus fort en vous que l'intérêt de la France, ni la défense nationale subi les contre-coups de vos partis pris politiques? Allons! Vous voyez bien que vous détournez la tête.
Comprenez-moi: je ne prétens pas établir ici une assimilation qui serait le comble de l'injustice: de vous à eux, il y a cette distance infinie que sous le joug allemand vous vous êtes redressés, vous avez fait face, vous avez su dire: non! Et les larmes des déportés, le sang répandu à flot des martyrs vous rendront à jamais témoignage. Simplement, je dis que chacun peut découvrir dans son passé assez d'erreurs pour comprendre la faute plus grave des autres, et pour l'absoudre quand l'heure sera venue.
Certes, comme le rappelait le général de Gaulle, il existe des traîtres, et ceux-là ne doivent pas échapper à la justice. Mais écoutez cette grande voix de notre salut. Que cette armée qui va renaître autour du noyau héroïque des soldats d'Afrique, d'Italie, du Maquis et des Vosges, devienne le creuset où fondra notre haine, où les garçons français, égarés par des misérables, retrouveront leur honneur et leur jeune fierté. Que cette année de la paix victorieuse puisse porter un autre nom devant l'Histoire, et qu'elle reste, à jamais, dans la mémoire de nos fils, l'année bénie de la réconciliation.

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Citation

François MAURIAC, “L'Année de la réconciliation,” Mauriac en ligne, accessed February 25, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/309.