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Le Poison

Référence : MEL_0308
Date : 29/12/1944

Éditeur : Le Figaro
Source : 118e année, n°114, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Poison

IL faut être indulgent à ces Français qui, durant les premiers jours de l'offensive allemande n'ont su cacher leur angoisse. La plupart de ceux qui s'en indignent étaient encore, il y a quatre mois, en Algérie ou à Londres. Ils ne peuvent pas comprendre ce frémissement, ce hérissement de notre chair, à la seule idée que l'immonde marée, de nouveau, deferlait sur les Ardennes.
Tous les raisonnements ne pouvaient rien contre cette réaction du sang et de la chair. Je ne crois pas, pour ma part, avoir déraisonné au sujet de cette offensive, ni vraiment cru que les choses puissent tourner au tragique. Mais mon horreur était aussi animale que celle de la bête qui, en passant près d'un abattoir, hennit et se cabre.
Nous n'aimons pas parler de ces choses; nous en avons presque honte devant ceux “du dehors”, nous voudrions oublier. Pourtant ce que cette offensive a éveillé en moi m'oblige à y ramener ma pensée. Le vrai est que nous n'avons pas seulement subi, pendant ces quatre années, une présence, un contact. Nous avons été imprégnés d'un poison qui demeure en nous et que nous n'avons pas fini d'éliminer. Tout était souillé, depuis le trottoir, d'où une barrière blanche nous obligeait à descendre, jusqu'à ce ciel au-dessus de la place de la Concorde, où flottait le drapeau timbré de cette croix qui a toujours été pour moi une araignée noir gonflée de sang. Ouvrir un journal, tourner le bouton de la radio? Autant recevoir, en plein visage, l'odeur de “leur” haleine. En ce temps-là, les otages fusillés n'étaient pas si nombreux que Stulpnagel ne pût afficher leurs noms aux coins de rues. Cela ne semblait pas insupportable, puisqu'on le supportait. C'était un état de choses, une situation établie. Et pourtant, comme des chiens à la lune, nous avions parfois envie de hurler. Cher Jean Blanzat, vous qui étiez mon ange gardien, dans ces cafés de la rive gauche dont les collaborateurs m'avaient interdit l'accès, vous rappelez-vous ce jour où l'Allemagne déclara la guerre à la Russie? Les camions remplis de soldats défilaient devant nous, sur la place de la Concorde… Alors nous fîmes semblant de croire qu'“ils” s'en allaient. Nous savions que ce n'était pas vrai, mais nous nous donnions à nous-mêmes cette joie; nous nous accordions ce répit. Cette illusion nous aidait à reprendre souffle.
Pourtant, que d'années nous avions encore à souffrir! Paris était déjà délivré, qu'“ils” souillaient encore le jardin de Seine-et-Oise où j'étais réfugié; ils dormaient à même le plancher dans le cabinet de travail où, la veille, j'avais dicté mon premier article pour le “Figaro”. Jusqu'à la dernière seconde, il aura fallu respirer le même air que ces hommes qui venaient d'abattre tant de nos garçons, au bord des routes. Non, les Français venus de Londres et d'Afrique ne peuvent pas tout à fait comprendre ce que nous avons ressenti devant cette ruée inattendue, en pensant aux villages belges réoccupés. Cette horreur n'était pas terreur, ni cette angoisse, lâcheté.
Ce n'est pas nous seulement qui avons réagi avec cette violence à l'événement. D'autres Français ont frémi aussi… Ah! Il faut en parler tristement et comme de la chose la plus triste. D'autres Français, pas très nombreux, nous voulons le croire, ont suivi les progrès de cette offensive avec une joie anxieuse, avec une horrible espérance. Rien ne donne mieux la mesure du mal que Vichy a fait à la Nation: des hommes qui ne sont pas forcément des misérables, et dont beaucoup ont, en d'autres temps, aimé et servi leur patrie, se trouvent retranchés à ce point de la communauté nationale que déjà ils relevaient la tête, à l'approche des assassins d'Oradour.

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Citation

François MAURIAC, “Le Poison,” Mauriac en ligne, accessed April 11, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/308.