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Mise au point

Référence : MEL_0286
Date : 29/10/1944

Éditeur : Le Figaro
Source : 118e année, n°61, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Mise au point

NON, il n’est pas vrai que la Résistance “commence à me donner sur les nerfs”, comme l’assure Jacques Vingtras dans sa revue de la presse de “Combat”. Si je n’y adhérais pas de tout mon cœur et de tout mon esprit, bien loin de la mettre en garde contre ce qui la menace, je me rejouirais avec ses ennemis qui partout relèvent la tête, c’est un fait. Rien ne saurait mieux servir leur dessein que ce mécontentement sourd qui gagne de proche en proche et dont il est nécessaire que nous prenions conscience, si nous y voulons remédier.
Que j’aie toujours été ce qu’on pourrait appeler un “écrivain d’humeur” et que son sentiment parfois entraîne, cela est trop vrai. Mais un âge vient, hélas! où un écrivain devient maître même de ses humeurs: elles ne l’entraînent plus que là où il veut aller; et si parfois il semble aller trop loin, c’est qu’il croit que cela vaut la peine d’en courir le risque. Il n’est pas sans intérêt, croyez-moi, que dans une mesure dont il reste juge, l’un de nous se substitue à une opposition muette, mais, en dépit de ce silence forcé, agressive et redoutable. Dans d’autres milieux résistants que ceux de “Combat”, on voit le péril et on chercher à y faire face. Les rengorgements et les airs vexés ne changeront rien à ce qui est.
Il est toujours fort déplaisant (mais plus encore en temps de guerre et lorsque beaucoup d’autres se battent et meurent) de parler de soi-même. Que mes lecteurs me pardonnent de le faire aujourd’hui: l’éditorialiste de “Combat” m’y oblige. Dans un article brûlant et comme durci par la douleur, consacré à la mémoire de son camarade catholique René Leynaud, fusillé par les Allemands, il se permet une allusion contre laquelle il est au-dessus de mes forces de ne pas protester (si, comme je le crois, c’est à moi qu’il songe): “La mort d’un tel homme, écrit-il, c’est un prix trop cher pour le droit redonné à d’autres hommes d’oublier dans leurs actes et dans leurs écrits ce qu’ont valu pendant quatre ans le courage et le sacrifice de quelques Français.”
Je le déclare avec simplicité: personne, parmi les vivants ni parmi les morts, n’a pu me redonner un droit auquel, durant ces autre années, je n’ai jamais renoncé. C’est beaucoup moins de ma contribution à la littérautre clandestine qu’il s’agit ici, que de la série d’articles signés de mon nom jusqu’en 1943, dans la presse de Suisse, du Portugal, de l’Amérique du Sud et des Balkans. J’y dissimulais si peu ma pensée que le général de Gaulle (c’est un honneur dont je demeure fier) en a cité un passage dans son discours du 31 octobre 1943. Peu de jours après, j’étais, à ce sujet, dénoncé dans un hebdomadaire parisien en même temps qu’Aragon.
Je me hâte d’ajouter qu’à mes yeux cela est moins que rien, au prix de plus insignifiant des risques courus par les vrais résistants, ceux des parachutages d’armes, des sabotages, des attaques à main armée. Qui oserait se glorifier d’avoir appartenu aux services de l’arrière?
Mais je tiens, je l’avoue, à ce modeste honneur, n’ayant pas un seul jour quitté la zone occupée, de n’avoir non plus jamais lâché ma plume depuis ces premières heures où j’écrivais dans une maison déjà pleine d’Allemands, et publiais, ici même, des articles dont quelques-uns de mes lecteurs veulent bien se souvenir encore.
Qu’il me soit permis d’attirer sur un dernier point l’attention de mon contradicteur. C’est un jeu facile, où l’on gagne à tout coup, que de se servir, comme il le fait, d’un jeune mort contre un vieux vivant. Il est étrange qu’un écrivain cède à cette facilité, dès ce premier moment qui ne devrait être donné qu’aux larmes.
“Vivre avilit”, ce raccourci amer n’est pas vrai de tous les hommes. Il faut convenir pourtant qu’à mesure que nous approchons du délin, le poids de toute une vie est plus lourd à notre conscience qu’à ce pauvre corps déjà à demi détruit. Mais les jeunes chrétiens morts en héros, comme cet ami que vous pleurez (et qui de nous ne vit entouré des siens? Qui n’avance, pressé par cette douce troupe muette, grossissant d’année en année, jusqu’à ce que nous demeurions seuls sur la rive où le passeur va venir nous chercher?) ces martyrs ne sont pas nos juges; vous n’obtiendrez d’eux contre nous aucune condamnation, car ils sont nos répondants et nos intercesseurs.
Il n’y a plus à les mobiliser contre personne. Nos pauvres querelles ne les intéressent plus. C’est dans notre destin le plus particulier, le plus individuel qu’ils interviennent. Ils ont leur champ de bataille secret. Ils sont les comparses d’une histoire incompréhensible pour nous et qui est pourtant notre véritable histoire, inconnue des hommes mais connue de Dieu.

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Citation

François MAURIAC, “Mise au point,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/286.