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La Liberté de la presse

Référence : MEL_0285
Date : 26/10/1944

Éditeur : Le Figaro
Source : 118e année, n°58, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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La Liberté de la presse

L’EDITORIALISTE de “Combat” estime que c’est la question de la presse qui surtout nous divise. Je ne l’aurais pas cru. Mais il est vrai qu’elle touche à tout et, par exemple, au problème de la liberté et même à celui de la justice.
Il existe des vérités si évidentes que l’on est gêné d’y revenir. La censure de la presse est une exigence du temps du gerre qui ne devrait souffrir aucune discussion. Telle information que nous jugeons inoffensive, le gouvernement peut avoir de graves raisons pour penser qu’elle est inopportune, surtout dans un pays occupé par les puissances alliées et dont quelques provinces connaissent un état, d’ailleurs bénin, de révolution sporadique.
Lorsque la censure irrite l’éditorialiste de “Combat”, qu’il se console en pensant que beaucoup seraient heureux de la subir, car il faut exister pour être censuré. Les cris d’orfraie que nous poussons pour un alinéa coupé me gênent, je l’avoue: on songe à un riche attablé qui, devant des pauvres mourrant de faim, se plaint qu’on lui vole une truffe.
Nous avons perdu la liberté de la presse en même temps que beaucoup d’autres libertés. Il ne dépend de personne qu’elle nous soit rendue. Il n’est pas sûr que nous la retrouvions jamais. Elle ne fait pas partie de ces choses détruites dont on sait bien qu’elles seront relevées un jour, que c’est une question de temps, de main-d’œuvre et de matière première. Non, elle appartient à un ordre, à un état ancien qui a subi une si rude atteinte qu’il va peut-être en mourir.
Notre regret nous étonne nous-même, si nous songeons que l’ensemble des journaux d’avant-guerre pouvait se classer, sauf exception, entre le médiocre et l’immonde. Nous nous moquons bien des journaux disparus –mais non du droit naguère imprescriptible d’exprimer et de publier sa pensée.
Nos pères se sont battus et sont morts pour la défense de ce droit; ils lui ont sacrifié la vieille monarchie. Nous feignons aujourd’hui d’y attacher moins de prix. Il n’empêche que des millions de Français qui n’ont plus de journal à leur mesure discernent là le signe même de leur abandon.
Cela me paraît un peu simple, je l’avoue, que de partager les gens de chez nous, comme le fait mon confrère de “Combat”, entre les hommes de la Résistance et “les hommes de la trahison et de l’injustice”. Cela rappelle un mot qui est, je crois, de Morny, au lendemain du coup d’Etat: “Que les bons se rassurent et que les méchants tremblent.”
Il existe une foule immense de Français qui ne sont ni des traîtres, ni des collaborateurs, ni des membres de la Cinquième Colonne, ni des adversaires du gouvernement, qui se vantent même d’avoir fait de la résistance à leur manière, de la résistance “pour soi tout seul”. Ils se sentent brimés, c’est un fait. Ils tournent de nouveau les yeux vers les vieux partis qui ne sont pas si morts que vous croyez –comme vous vous en apercevrez bientôt, si du moins vous laissez les gens voter à leur idée.
La Résistance, si proche pourtant de sa sublime origine, a parcouru un tel chemin depuis deux mois, que ces Français dont je parle risquent d’oublier ce qu’elle a fait pour eux et ce qui lui est dû. Ce serait un grand malheur si ce nom qui, hier encore évoquait l’héroïsme le plus pur, ne désignait plus, à leurs yeux, qu’un parti politique, un parti clos, recruté dans des circonstances particulières et auquel personne n’a plus le droit de s’agréger, maître absolu de la presse et des Comités de Salut Public sous lesquels tremblent certaines provinces –un parti souverain et qui, pourtant, ne l’est qu’en apparence…
Mais je m’arrête. Il est trop vrai que la question de la presse mène loin, jusqu’à l’extrême bord de problèmes qu’il n’est pas temps encore de poser.

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Citation

François MAURIAC, “La Liberté de la presse,” Mauriac en ligne, accessed October 24, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/285.