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Réponse à Combat

Référence : MEL_0284
Date : 22/10/1944

Éditeur : Le Figaro
Source : 118e année, n°55, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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Réponse à Combat

JE ne jurerais pas que l’éditorialiste de “Combat”, qui réfute longuement mon dernier article “La Justice et la Guerre”, ait très bien compris ma pensée. Je suis encore moins sûr de bien entendre la sienne. Je bute sur le dernier paragraphe, j’en fais le tour, je le renifle, je m’éloigne un peu pour mieux en saisir l’ensemble. Ou je ne comprends pas, ou ce que je comprends est horrible. Et comme j’ai lieu de croire que l’auteur de l’article est un de mes cadets pour qui j’ai le plus d’admiration et de sympathie, et dont je goûte fort, d’habitude, le style sans bavure, me voilà dans un embarras que j’avoue avec ma simplicité et ma naïveté ordinaires.
“Notre conviction, écrit l’éditorialiste de “Combat”, est qu’il y a des temps où il faut savoir parler contre soi-même et renoncer du même coup à la paix du cœur. Notre temps est de ceux-là et sa terrible loi, qu’il est vain de discuter, est de nous contraindre à détruire une part encore vivante de ce pays pour sauver son âme elle-même…”
Pas un mot ici qui ne me blesse. Je mentirais si je disais que dans ma vie, j’ai préféré à tout la paix du cœur. Mais l’ai-je jamais perdue, cette paix, “en parlant contre moi-même”? Voilà un premier point où j’ai peur de trahir mon jeune confrère. A-t-il voulu dire qu’il importe aujourd’hui de parler contre sa pensée? Impossible! c’est une version que j’écarte d’abord. Laisse-t-il entendre qu’il faut immoler ses préférences personnelles, vaincre les inclinations de sa nature et, par exemple, si on a le cœur trop sensible, s’appliquer à le durcir et oublier que l’on fut nourri, dès l’enfance, du lait de la tendresse humaine?
Et bien, non! Que les doux ne privent pas ce monde sombre de leur douceur! Que les miséricordieux ne rougissent pas de la promesse qui leur a été adressée un jour sur la Montagne des Béatitudes! Il y aura toujours assez de cruauté sur terre. Il y en aura toujours trop en nous-mêmes qui nous croyons doux et qui sommes impitoyables.
Je n’ai point songé à prendre la défense de certains gros intérêts lésés, comme l’insinue mon contradicteur. Ce n’est pas pour eux que mon cœur s’intéresse. Mais la révolution par la loi ne pourrait-elle s’accomplir, s’il n’y avait plus d’innocents dans les prisons de France? Ma naïveté vous fait peut-être sourire? Que voulez-vous! Les hommes de ma génération ont grandi dans une Europe frémissante et divisée parce qu’un officier juif expiait au bagne le crime d’un autre.
Mais jentends bien que le système judiciaire qui sévit en France depuis deux mois ne saurait émouvoir beaucoup un homme résolu “à détruire une part encore vivante de ce pays pour sauver son âme elle-même…” Me voilà bien étonné! Mon jeune confrère est plus spiritualiste que je n’imaginais, –plus que moi-même, en tout cas. Les Inquisiteurs aussi brûlaient les coprs pour sauver les âmes.
Encore une fois, je crains de trahir sa pensée. Que signifie pour lui “l’âme d’un pays?” En quoi le salut de cette âme dépend-il du sacrifice “d’une part encore vivante de ce pays”? Allons! il reste des bribes de christianimse mal éliminées chez les jeunes maîtres de “Combat”. C’est mieux que rien, que d’en avoir gardé le vocabulaire, et j’aurais mauvaise grâce à le leur reprocher.
Mais ce que recouvre chez eux ce langage théologique, familier à mon adolescence, voilà ce que je discerne mal. Quelle est cette loi qu’il nous est interdit de discuter, qui nous contraint de détruire une part vivante de la France? Que mon contradicteur ait la gentillesse d’éclairer un peu sa lanterne.

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Citation

François MAURIAC, “Réponse à Combat,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/284.