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Le Père Goriot

Référence : MEL_0249
Date : 02/11/1940

Éditeur : Le Figaro
Source : 115e année, n°306, p.3-4
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Père Goriot

Un garçon de quinze ans qui s'appelait Paul Bourget entra un jour dans un cabinet de lecture de la rue Soufflot et y demanda le premier tome du Père Goriot. Il était une heure quand il commença de lire; il en était sept quand le jeune Paul se retrouva sur le trottoir, ayant achevé l'ouvrage entier. “L'hallucination de cette lecture avait été si forte, écrit Bourget, que je trébuchais… L'intensité du rêve où m'avait plongé Balzac produisit en moi des effets analogues à ceux de l'alcool ou de l'opium. Je demeurai quelques minutes à réapprendre la réalité des choses autour, de moi et ma pauvre réalité…”
Le hasard lui avait ouvert la porte par où il convient de pénétrer dans La Comédie humaine. Non que Le Père Goriot domine l'œuvre de Balzac: mais ce roman me paraît en être le rond-point. De là partent les grandes avenues qu'il a tracées dans l'épaisseur de sa forêt d'hommes. La maison Vauquer où nous sommes, dès les premières pages, introduits, cette pension bourgeoise dont l'odeur de moisi et de rance nous poursuivra longtemps après que nous aurons fermé le livre, cette salle à manger nauséabonde avec son casier où les pensionnaires rangent leurs serviettes souillées, voilà le nid d'où s'envolent les personnages balzaciens qui vont nous servir de guides. Il suffira, désormais, de volume en volume, que nous nous attachions à eux pour renouer les fils de toutes les destinées entrecroisées dont La Comédie humaine compose sa trame.

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Des deux filles du Père Goriot, l'une, Delphine de Nucingen, nous introduit dans le monde de la finance, l'autre, Mme de Restaud, maîtresse du redoutable Maxime de Trailles, nous ouvre les portes du noble faubourg et nous précède chez la vicomtesse de Beauséant. Le jeune Eugène de Rastignac, pensionnaire de la “maman Vauquer”, est l'un de ces beaux rapaces, à l'âge où les griffes poussent, que la province lâche sur Paris et dont Balzac adore l'implacabilité et la grâce. Le grand médecin de La Comédie humaine, celui que Balzac, selon la légende, appela, durant son agonie, le célèbre Bianchon, n'est encore ici qu'un étudiant en médecine studieux et mal nourri. Mais c'est surtout Vautrin, le forçat, qui nous apparaît pour la première fois dans Le Père Goriot et dont la rencontre nous importe: c'est lui le hors-la-loi, qui détient tous les secrets, tous les maîtres-mots de l'univers balzacien. Avec lui nous nous trouvons au centre de l'immense toile; derrière ce chef de file, nous pouvons nous mettre en route sans risquer de nous perdre.
Et peut-être une œuvre comme Eugénie Grandet, par exemple, déconcerterait-elle moins un “commençant”. Mais c'est justement parce que Le Père Goriot n'atteint pas à la perfection et que nous nous y heurtons au défaut essentiel de Balzac, qu'il nous parait excellent de le choisir comme pierre de touche, pour juger si le néophyte possède ou non des “dispositions” balzaciennes. Je connais d'excellents esprits que le personnage de Goriot exaspère. Que ceux-là n'aillent pas plus avant, ou du moins qu'ils se résignent à ce que se multiplient sous leurs pas les sujets d'irritation.
Le Père Goriot appartient en effet à cette espèce de personnages qui dans La Comédie humaine ne se détachent que par un grossissement démesuré du trait. Il n'est pas un père, il est le père. Grâce à la connaissance détaillée que nous avons de son extérieur, grâce surtout à son enracinement dans le fumier de la Maison Vauquer, il nous donne l'illusion d'être réel. Les relents fétides que Balzac nous oblige à respirer nous font admettre l'existence physique de ce type, donnent l'apparence de la vie à ce Christ de la paternité.
Pour le peindre, l'auteur est parti de l'individu le plus caractérisé, le mieux défini: un bourgeois retiré des affaires et qui a tout sacrifié à ses deux filles auxquelles il voue un culte idolâtrique. De ce vieillard, Balzac tire peu à peu l'image d'un être hors série, hors nature, sublime jusqu'à l'hébétude, tordant de ses propres mains ce qui lui reste d'argenterie, pour que sa “Nasie” puisse, avec ces lingots, payer les dettes de son amant, Maxime de Trailles, “un de ces hommes capables de ruiner des orphelins”. Selon que nous sommes subjugués ou rebutés par cet individu “typifié” nous céderons plus ou moins vite ou nous résisterons à l'envoûtement de Balzac.

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Mais dans Le Père Goriot, justement, nous lions connaissance avec le personnage qui se situe aux antipodes du père martyr: Vautrin, le forçat, bien qu'il soit lui aussi, caractérisé quant au physique, avec un art scrupuleux, n'a au départ aucune existence réelle: héros romantique de seconde zone, personnage rêvé et non observé, mais que Balzac nourrit peu à peu de ses désirs refoulés, de son goût pour la domination, de tout ce qui dans sa nature annonce Nietzsche; et Vautrin, de chapitre en chapitre, s'individualise, s'incarne, palpite enfin d'une terrible vie. Il s'éloigne de l'idée, de la vue abstraite dont il est sorti et par un phénomène inverse, à mesure que le Père Goriot s'élève jusqu'au type, lui s'abaisse, touche terre, devient enfin une personne, un type individualisé.
Non qu'il ressemble tout à fait à un être de chair et de sang, pétri dans la commune argile: il préfigure le surhomme nietzschéen. Il délivre des démons obscurs, innommés et incarne des passions sans visage: ici le romancier dépasse l'expérience, rend vivante une créature dont, parmi les humains, nous ne rencontrerons jamais que d'exangues répliques. Vautrin venge l'homme de lettres perdu de dettes, roulé, traqué, méconnu des critiques, dupe de la Duchesse de Castries, et de la Polonaise pour laquelle il achève de s'épuiser et qui le laissera mourir seul: forçat, lui aussi, que des négriers exploitent.
Vautrin, (de son vrai nom Jacques Colin), deux fois échappé du bagne, tapi dans l'ombre de la Maison Vauquer, couve le jeune Rastignac, avec l'espoir de dominer le monde par son entremise. Ce qu'il obtiendra plus tard du beau Lucien de Rubempré (dans Les Illusions Perdues), Rastignac, à la fois plus scrupuleux et plus retors, le lui refuse. Mais dès Le Père Goriot, nous entrevoyons les abîmes où Balzac se complaît dans ses songes. Un écrivain ne se confie ni à sa correspondance, ni même à ses journaux intimes. Seules ses créatures racontent sa véritable histoire, celle qu'il n'a peut-être pas vécue mais qu'il a souhaité de vivre. Comme Lucien de Rubempré fera goûter à Vautrin, par une réversibilité étrange, tous les enivrements, Vautrin délivre Balzac, disciple de Napoléon et précurseur de Nietzsche, –ce Balzac que de son vivant déjà les conservateurs tiraient à eux, (les Fitz-Jammes, les Castries, les d'Abrantès) cet apologiste du christianisme politique, mais qui au fond, comme presque tous ses pairs, revendique le droit imprescriptible des individus supérieurs à ne relever que d'une morale taillée selon leur mesure.
Jusqu'où dans tous les ordres Balzac a poussé l'audace, quels sujets il n'a pas craint de toucher, bien avant André Gide et Marcel Proust, aucun prospecteur de La Comédie Humaine n'a encore osé le découvrir jusqu'au fond. Mais dès Le Père Goriot, le lecteur néophyte baigne dans un immoralisme à côté duquel celui qu'on reproche aux écrivains d'aujourd'hui relève de la bibliothèque rose. Balzac est l'historien d'une société qui, sauvée de la Révolution, cherche d'abord l'assouvissement. D'autant que sous le règne de la Congrégation, la Foi chrétienne est morte au fond de beaucoup de cœurs où toutes les passions se réveillent démuselées: seul le catholicisme politique leur impose quelques formes, quelques prudences; l'usage du monde aussi, la politesse, les manières qui ont survécu à l'émigration couvrent et dissimulent les cheminements de ces grands fauves.
Le jeune Bourget, sur le seuil du cabinet de lectures de la rue Souffot, titubait parce qu'il était ivre de la plus amère connaissance: l'enfant avait mordu au fruit de l'Arbre. Il n'ignorait plus rien des extrémités où l'ingratitude filiale peut atteindre, plus rien de la férocité des gens du monde, plus rien des voies par lesquelles un jeune provincial atteint à la corruption du cœur, plus rien des bas-fonds et des bagnes, plus rien de la bassesse de certains êtres en apparence vertueux, comme cette Michonneau qui livre Vautrin à la Police. Et lui seul, le bagnard, domine de ses épaules formidables cette repoussante humanité.

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Plus étroitement attaché aux puissances de chair qu'aucun des jeunes dandies féroces qui peuplent ses livres, nous savons pourtant que Balzac a su embraser La Comédie Humaine d'une surnaturelle lumière. L'auteur du Louis Lambert, du Médecin de campagne, de L'Envers de l'histoire contemporaine a tout connu, il a eu le pressentiment de tout, et même de ce fleuve souterrain, de ce courant de Grâce qui parcourt invisiblement le monde. Son univers, le plus criminel qu'ait jamais conçu une cervelle. humaine, apparaît tout rayonnant de spiritualité si on le compare à ses misérables satellites (à celui de Zola par exemple). Mais rien de cette flamme ne brûle encore dans Le Père Goriot, à moins que Goriot lui-même, dévoré vivant par ses deux filles, n'apparaisse sublime au lecteur (ce que sans doute a souhaité Balzac). Avouons qu'à nos yeux, cette passion sénile, ce culte aveugle et balbutiant, cette idolâtrie idiote, échappe à toute noblesse, ne participe d'aucune grandeur. Le héros du Père Goriot n'est pas l'imbécile Goriot, mais ce Vautrin couvert de crimes.
Balzac sans doute en jugeait ainsi, lui qui, au dernier chapitre, charge Eugène de Rastignac de tirer la moralité du livre. Mêlé aux domestiques des deux filles meurtrières, il suit le convoi du vieillard. Au Père-Lachaise, Balzac nous le montre seul, penché sur cette tombe “où il ensevelit sa dernière larme de jeune homme”. Et puis c'est le: A nous deux maintenant! lancé à la ville par le jeune ambitieux et dont de génération en génération, tant de Français adolescents ont répété le défi.
Il revint à pied rue d'Artois et alla dîner chez Mme de Nucingen.” C'est la dernière phrase du livre, la plus cruelle et qui ouvre au néophyte les perspectives d'un monde féroce mais plein de délices, où sans quitter sa chambre il lui appartient de pénétrer et dont il peut revivre en esprit toutes les passions. Plaisir auquel collabore ce qu'on a appelé depuis la géographie humaine, puisque l'humanité balzacienne reste étroitement unie à nos provinces décrites dans leur aspect physique et dans leurs mœurs, et puisque la fiction cotoie à chaque instant la grande Histoire.
Mais Le Père Goriot, de même qu'il est une sorte de rond-point psychologique de La Comédie Humaine, nous attache fortement à son centre géographique, à ce Paris tortueusement couché le long des rives de la Seine, –et plus qu'à tous les autres quartiers, à ce Faubourg inaccessible qui règne entre la colonne Vendôme et le dôme des Invalides.
Chez un Balzac, les plus médiocres passions se haussent à sa taille: ainsi ce qu'aujourd'hui nous appelons snobisme, quand il s'agit de ses héros ou de lui-même, perd tout caractère de bassesse. Il est vrai que sous la Restauration, les salons détiennent encore la puissance politique, et que les plaisirs dont ils flattent la vanité d'un jeune ambitieux précèdent toujours des conquêtes plus substantielles.
Il fut un temps où les grandes dames de Balzac faisaient rire les gens du monde, et même les critiques, comme Emile Faguet, qui croyaient s'y connaître en duchesses. Aujourd'hui, le lecteur du Père Goriot ne les trouve plus si comiques. Delphine de Nucingen, Anastasie de Restaud, la vicomtesse de Beauséant ne sont pas les moins vivantes entre toutes celles qui emplissent La Comédie Humaine de leurs passions hypocrites ou déclarées et dont Balzac n'a ignoré aucune grimace. La duchesse de Castries a pu jouer avec ce pauvre grand grand homme obèse et brêchedent; mais c'est elle, au fond, qui sous les traits de la duchesse de Langeais restera, grâce à lui, notre jouet éternel.

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Balzac a échappé à la malédiction de son Vautrin pour connaître les femmes du monde, il n'a pas eu besoin de se dédoubler, ni de charger un Rastignac ou un Rubempré d'être heureux à sa place. Il n'a pas aimé Mme de Berny, il n'en a pas été aimé par personne interposée. Sa “dilecta”, bien qu'elle fût son aînée de vingt ans, l'a enrichi de plus de passion qu'il ne lui en a fallu pour embraser toutes les amoureuses de ses livres. A presque toutes, et même aux adolescentes, et même aux courtisanes comme Coralie ou Esther, Mme de Berny a communiqué cette puissance de renoncement d'une maîtresse vieillie, qui étouffe toute plainte et qui ne demande plus rien que de garder jusqu'à la mort son humble place aux genoux de l'enfant grandi qu'elle couve encore d'un œil maternel, maintenant que, pour tout l'univers, il est devenu ce génie radieux.
Balzac a été adoré, à la lettre, et toute sa psychologie des femmes porte la marque de cette adoration. Au vrai, partout et sur tous les plans dans La Comédie Humaine, la place de Dieu est usurpée. Déjà cette usurpation s'affirme à chaque page du Père Goriot. Considérée sous cet angle, l'œuvre de Balzac nous apparaît anti-chrétienne par essence. Elle oppose un refus déjà nietzschéen à l'interrogation du Christ: “Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme?” L'humanité balzacienne, née sous le signe de Bonaparte, proteste qu'il n'y a rien à faire au monde que de gagner l'univers. Dans son ensemble, et en dehors de quelques admirables figures, elle ne croit pas qu'elle ait une âme. Un monde sans âme, c'est celui des Marsay, des de Trailles; et Eugène de Rastignac lui-même pour devenir l'un d'eux, doit d'abord renoncer à la sienne.
Mais ce que nous avançons à propos de ses créatures, nous nous garderons bien de le dire du créateur lui-même. Que Balzac ait appris de ses propres héros que le catholicisme est nécessaire pour maîtriser l'animal humain, c'est l'évidence et nous savons aussi ce qu'il a reçu à ce sujet de Bonald et de Maistre. Mais sa pensée religieuse va plus profond: pleine de contradictions et de remous, elle serait à suivre dans tous ses méandres, depuis l'enfance. Les rapports personnels qu'un homme a entretenus avec le Christ, et qui constituent la part la plus secrète de sa vie, ne sont presque jamais abordés.
Pour Balzac, ce ne saurait être en tout cas Le Père Goriot qui pourrait orienter, de ce côté-là, nos recherches. Chacun des êtres que la Maison Vauquer couve entre ses murs gluants nourrit une convoitise, s'acharne sur une piste particulière et n'interrompt jamais sa quête pour regarder le ciel. Il n'en est presque aucun qui ne mette l'infini dans des créatures ou dans la possession des biens les plus matériels, presque aucun qui ne soit résolu à aller jusqu'au crime. Chacun d'eux semble avoir entendu par avance (mais en lui donnant son sens le plus bas) cette adjuration de Zarathoustra: “Je vous en conjure, restez fidèles à la terre.”

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Citer ce document

François MAURIAC, “Le Père Goriot,” Mauriac en ligne, consulté le 23 mars 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/249.