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L'Art et le Peuple

Référence : MEL_0241
Date : 15/05/1937

Éditeur : Le Figaro
Source : 112e année, n°135, p.5
Relation : Notice bibliographique BnF

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L'Art et le Peuple

Très peu d’auteurs savent écrire pour les enfants parce que la plupart se font de l’enfance une idée absurde. De même pour le peuple: dans une démocratie, ses adorateurs le traitent comme une espèce de dieu puéril et qui, croient-ils, ne comprend rien à rien. Alors ils brossent à son usage des tableaux grossièrement enluminés et qui flattent ses passions, —les passions qu’on lui prête et qui justement sont celles qu’il laisse au vestiaire, à peine a-t-il franchi le seuil du théâtre.
Au théâtre, le peuple n’existe pas, ou bien nous sommes tous du peuple. Dans une salle, Shakespeare, Corneille, Racine, Molière, Musset créent une brève égalité entre les êtres, celle du rire et des larmes. Les larmes et le rire ne sont le privilège d’aucune classe. L’unique différence est que le peuple y cède plus vite que les beaux esprits et qu’il ne se barricade pas comme eux d’opinions reçues du dehors.
Quand j’avais dix-huit ans, au Grand Théâtre de Bordeaux, les trépignements et les ovations que la Traviata déchaînait au paradis, me faisaient sourire et hausser les épaules. Je juge aujourd’hui que j’étais un nigaud et que le poulailler ne se trompait pas en cédant à cette musique ravissante.
Je me méfie d’un spectacle inaccessible au peuple qui, au théâtre, est toujours de plain-pied avec le chef-d’œuvre. Et même pour ce qui touche aux livres… Je ne jurerais pas qu’un écrivain ait beaucoup plus de lecteurs avertis dans la bourgeoisie que dans les autres classes. Nos lectrices du monde ne sont pas si nombreuses que nous nous en flattons ou qu’elles veulent bien nous le faire croire. Un auteur qui débitait récemment ses livres dans une vente de charité s’amusait à observer le regard tôt détourné de certaines dames qui passaient vite devant ses bouquins: exactement l’œil méfiant et vexé du chien auquel en offre une mandarine. Il suffit de publier un livre qui pour une raison extra-littéraire dépasse le cercle des soixante mille lecteurs accoutumés à lire les “romanciers à la mode” (comme on dit quand on veut nous vexer): nous nous rendons compte alors du nombre de gens qui ne sont pas des illettrés et pour lesquels le libraire n’existe pas. Ainsi ai-je reçu plusieurs lettres fort correctes qui me demandaient l’envoi de ma Vie de Jésus contre remboursement: l’idée n’était même pas venue à mes correspondants de franchir le seuil d’une librairie. Sans doute n’y étaient-ils jamais entrés de leur vie.
Qu’elle est restreinte, la cité invisible où se retrouvent ceux qui s’intéressent à leur propre cœur et qui en cherchent le reflet dans nos livres! C’est pour ce peuple-là que nous travaillons, un peuple d’étudiants, de bourgeoises, d’instituteurs, de curés, de chauffeurs de taxis, de duchesses: un peuple où chacun, bien loin d’attendre de nous que nous lui décrivions les gens de sa classe, s’intéresse d’autant plus à nos créatures qu’il n’a pas l’occasion de les rencontrer dans sa vie quotidienne, et sans doute il exige d’abord de se retrouver dans nos ouvrages, mais aussi ceux qui ne lui ressemblent pas.
Pour en revenir au théâtre, chez un peuple qui ne serait pas instruit comme est le nôtre dans l’horreur de son passé, dans le mépris de son histoire et de sa religion, qui ne serait pas dès l’enfance dressé à la haine des privilèges hérités ou acquis, cette communion par le théâtre s’obtiendrait aussi aisément que chez les Grecs, et que dans toute civilisation où ce qui relie les citoyens entre eux n’a pas été furieusement combattu et pourchassé. Au sein d’une vieille démocratie, il ne reste plus, pour créer cet accord d’une salle entière, que la simple vérité humaine éprouvée en même temps des fauteuils au paradis: ce fond inaltérable sur lequel la pire politique ne mord pas. Ainsi s’éclaire, dans une société où tant d’autres valeurs déclinent, la jeunesse miraculeuse des grands classiques: ils bénéficient de l’écroulement de tout le reste.
Nous connaissons maintenant les valeurs sûres, celles qui ne bougeront plus. Le peuple les connaît aussi et n’a que faire de fabricants officiels: il y a beau temps qu’il a son théâtre, qui est le mien, le vôtre, le théâtre français, la comédie française, la tragédie éternelle, notre théâtre à tous, celui où nous sommes joués au naturel, où en dépit des barrières de classe et de parti, chacun de nous reconnaît dans tous les autres des semblables, des frères.

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François MAURIAC, “L'Art et le Peuple,” Mauriac en ligne, consulté le 22 novembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/241.