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La Mère humiliée

Référence : MEL_0237
Date : 05/08/1940

Éditeur : Le Figaro
Source : 115e année, n°218, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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La Mère humiliée

La mère humiliée

Toute l’histoire de la France ne tient pas dans l’été de 1940: rien n’est détruit de ce qu’elle a accompli. Nos morts n’ont pas quitté cette terre aux jours de sa honte. “Ce grand embrassement des morts pour leur patrie”, dont parlait un poète, devient au contraire plus étroit dans cette horreur qu’il nous faut vivre. Les gestes de nos ancêtres, de nos pères, de nos frères et de nos fils, cela du moins ne nous sera pas ravi.
Le serviteur n’est pas plus grand que le maître: nous avons appris, dès l’enfance, à adorer une Face souffletée et couverte de crachats à cause de nos crimes; nous n’avons donc qu’à suivre notre pente pour redoubler d’amour à l’égard de la France liée au poteau, pour écarter les cheveux qui retombent sur sa figure humiliée, pour essuyer la sueur sur ce front rayonnant de génie.
Montaigne est là toujours, et Blaise Pascal, et Jean Racine. Paul Valéry respire en ce moment. Je soulève cette belle et forte main chargée de chaînes, qui a tenu les pinceaux de Poussin, de Watteau, de Manet, de Cézanne. Une plainte s’échappe des lèvres entr’ouvertes et j’entends la petite fille Mélisande me souffler qu’elle n’est pas heureuse dans ce sombre monde.
Ne croyez pas ceux qui nous accusent d’avoir trop aimé les Lettres. L’auteur de “Mon curé chez les riches” dénonce comme responsables de nos malheurs Charles Baudelaire et ses fils spirituels. Laissons-le dire et contemplons avec orgueil au front de la France cette couronne qu’aucune défaite ne lui ravira, “ce beau diadème éblouissant et clair”…
Quand nous nous rappelons ce que la France a donné au monde dans tous les ordres du génie humain et dans celui de la sainteté, ce ne sont pas certains mépris qui nous étonnent (si quelque chose encore pouvait nous étonner) mas certains silences.
Après ces longues semaines pluvieuses, le vent, un de ces derniers soirs, chassa les nuées et la lune monta dans cet azur des fins d’orage qui fait rêver aux premières nuits de la terre. On eût dit que rien ne s’était passé d’horrible, sur cette vallée endormie dans la même lumière enchantée qu’au temps de mes vacances d’enfant heureux. Regarde: tout est là encore, chaque chose est sa place. Les régimes s’édifient puis s’écroulent, les institutions, les systèmes: tous bons et tous mauvais, parce qu’ils participent tous de l’homme et de sa nature blessée, que ce ne sont pas des anges qui les appliquent à d’autres anges et que l’histoire humaine se déroule dans un univers de passions et de convoitises.
Il est vrai… Mais aucun désespoir ne monte, cette nuit, des pins du Bazadais ni des vignes de Sauternes vouées à l’enchantement de la lune. Je bénis en eux cette France que nul désastre n’atteint, et qui invisiblement fructifie dans les ténèbres, dans la honte, dans les larmes.

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François MAURIAC, “La Mère humiliée,” Mauriac en ligne, consulté le 24 septembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/237.