Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

La Vérité de la vie

Référence : MEL_0222
Date : 18/10/1939

Éditeur : Le Figaro
Source : 114e année, n°291, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique
Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Vérité de la vie

“Toucher la terre”, écrivais-je l’autre jour. Mais toucher aussi, palper comme des fruits, approcher de mes lèvres et de mes narines ces extraits de notre sagesse ramassés en un seul volume: ESSAIS, PENSÉES, CARACTÈRES. Geste d’écrivain? Non: cela aussi est le réel, cela existe comme cette vendange que la pluie interrompt (nous y serons encore pour la Saint-Martin…) Et c’est cela surtout que nous sommes condamnés à défendre: une certaine notion de l’homme, cette mesure qu’au cours des quatre derniers siècles, nous avons prise de lui.
Ici, quelqu’un m’arrête: “Qu’allez-vous nous chanter là! Vous vous étiez engagé à ne rien écrire, durant cette guerre, qui ne fût vrai. Est-il un combattant sur mille qui partage votre goût pour Montaigne, pour Pascal, pour le Coadjuteur, ou qui connaisse même leur nom?” A quoi je réponds qu’en France tout vient de la charrue, que ce normalien qui m’écrit est le fils d’un cultivateur; et pour ce qui me regarde, je ne doute pas de devoir ce que j’ai d’esprit à ce barrage que fait la paysannerie en amont du destin que j’ai vécu. Tout ce qui s’exprime à un moment d’une race fut d’abord accumulé par les hommes de la terre sans moyens d’expression. Je n’affirme rien ici que je ne constate à chaque instant: parfois une parole trahit chez eux cette richesse intérieure dont quelque descendant aura le bénéfice. La veille de son départ pour le front, j’allai dire adieu à celui de mes charretiers qui justement ne sait pas lire. Nous en vînmes à parler de son camarade dont il me fit un portrait si juste que j’en étais surpris; et plus encore de cette réflexion: “Vous en feriez un petit roman…”
Mais le contradicteur insiste: “Nous ne sommes pas seulement le peuple de Montaigne. C’est là une vue de l’esprit. Dans ce combat, jureriez-vous que nous nous montrons les plus subtils? Quel avantage devons-nous à cet héritage spirituel dont vous êtes si glorieux? Et qui vous permet de soutenir qu’il est vôtre et que l’adversaire n’en a pas sa part? Soyons beaux joueurs: la connaissance des motifs humains et, d’un mot, l’esprit de finesse en sont-ils tellement dépourvus?”
Entendons-nous: l’ennemi est fin, je le crois. De cette colline perdue où je surveille ma vendange, et n’ayant pour en rêver que le peu qu’on nous découvre des événements, et cette Babel en délire de la Radio, les choses m’apparaissent parfois dans une clarté, sans doute fausse, mais dont je suis d’abord ébloui. Par exemple, à l’écoute du discours d’Hitler, je n’y pus surprendre un mot qui trahît le moindre désir de paix: j’en étais venu à imaginer que ce qu’il en disait était à l’usage de son peuple, mais qu’il ne souhaitait nullement, pour l’instant, d’interrompre l’exécution à l’Est du plan concerté avec Staline. Je le voyais, ce plan, s’accomplir jour par jour, à l’abri du front de l’Ouest et d’une guerre qui, en dépit de tant de larmes qu’elle a déjà fait couler, immobilise les hommes plus qu’elle ne les détruit. Que les deux compères (c’est Hitler et Ribbentrop que je veux dire) qui n’ont jamais rien laissé au hasard, soient surpris ou déconcertés par les suites d’un accord où tout a dû être pesé au plus juste, qu’ils aient engagé leur action sans s’être assurés d’une retraite pour se couvrir et couvrir leur part de butin, je réussissais mal à m’en persuader.
Mais même dans cette inquiétude, j’ai toujours cru que le dernier mot appartiendrait au peuple qui a pris une juste mesure de l’homme. Que nous ayons affaire ou non à une espèce de renards qui se laisseront affamer et crever de faim dans leur terrier, il reste que leur imagination, les ressources de leur esprit ne sont pas à la mesure de ce qui est; et là nous tenons notre avantage. Déjà l’ennemi agit à contre-courant du réel, si j’ose dire: Ces jours-ci encore, ces transferts de troupeaux humains, cette monstrueuse transhumance. Sans doute, autant que nous soyons malins, je souhaiterais que nous le fussions plus encore et que nous fassions montre d’autant de prévisions que les circonstances l’exigent. Mais nos adversaires ne sont pas dans ce que ma mère appelait “la vérité de la vie”. Que de fois l’ai-je entendu, ce reproche: “Tu n’es pas dans le vérité de la vie.”
Le génie politique atteint un certain équilibre entre le vouloir humain et l’exigence du réel. Il ne violente pas la nature des choses… Mais me voilà encore près de manquer à mon vœu de ne rien avancer dont je ne sois sûr. Comment n’y pas manquer dans une guerre où l’on n’est capable de rien que d’écrire? “Que la trompette fasse taire les chétives rumeurs des êtres…”, s’écrie un personnage de Shakespeare. La trompette ne m’a pas encore réduit au silence comme fait octobre la prairie mouillée où aucune vie ne murmure plus.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “La Vérité de la vie,” Mauriac en ligne, consulté le 21 mai 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/222.